Documenter l'invisible autour de 1900
Au début du siècle dernier, grâce aux progrès de l’optique, un nouveau monde, jusqu’alors inconnu, apparaissait : l'invisible grâce aux rayons X et l’infiniment petit grâce aux microscopes. La petite vie, « mikros bios », les microbes et les cellules se révélaient en pleine lumière. Une page de notre civilisation se tournait : l’invisible devenait visible, et ce qui relevait auparavant de l’impossible devenait accessible.
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Frank Kessler évoque ici comment, dans les années 1900, les nouvelles technologies de l’image ont progressivement rendu visible une partie du monde qui échappait jusqu’alors à nos sens.


De l’observation scientifique à la vulgarisation auprès du grand public : documenter, transmettre et montrer l’invisible.
Chronophotographie, microscope, photomicrographie et projection lumineuse deviennent alors de véritables « machines à voir et à montrer ». La chronophotographie permet, par exemple, de décomposer un mouvement trop rapide pour être perçu par l’œil, un procédé dont se servait Alfred Binet dans ses tours de prestidigitation.
Le microscope ouvre alors les portes d’un univers entièrement nouveau : microbes, cellules et organismes minuscules, parfois effrayants, deviennent observables.


Mais une difficulté demeure pour les scientifiques : comment sortir du laboratoire ce que l’on vient de voir à travers un microscope et le montrer au grand public ?
La photographie apporte une première réponse en permettant de fixer ces observations sur une image. Puis la lanterne de projection permet de les agrandir et de les montrer à des centaines de personnes.
Frank Kessler montre ici comment la science, l’enseignement, la vulgarisation et même le spectacle se rencontrent.
Gustave Le Bon, auteur en 1895 du célèbre Psychologie des foules, donne ainsi dès les années 1870 des conférences sur le monde microscopique accompagnées de projections.
Le cas du spectacle Les Invisibles, présenté à Paris en 1883, dans l’actuel Théâtre Antoine, est particulièrement révélateur : des microbes et autres organismes minuscules, observés dans une seule goutte d’eau, sont projetés sur un immense écran. À Londres, une goutte de la Tamise devient une terrifiante « Soupe de Monstres ».
Ces technologies ne se contentent pas de reproduire le monde infiniment petit ; elles élargissent nos capacités de perception et transforment ainsi notre compréhension du réel.
L’invisible cesse alors d’être simplement ce que nous ne pouvons pas voir : il devient ce que nous n’avons pas encore les moyens de voir.
En poussant un peu ces réflexions, quitte à s'avancer vers les rives d'une science-fiction, les outils de demain nous permettront-ils de voir, mesurer et peut-être communiquer avec les poltergeists et les « autres présences » ?
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Exposé issu du colloque : Raconter et montrer l'Invisible à la croisée de la littérature, des arts de la scène et du cinéma (1850-1930), août 2024. Direction scientifique : Julie Anselmini, Yann Calvet et José Moure. Réalisé avec le soutien de :
• UFR "Humanités et Sciences Sociales" (HSS) | Université de Caen Normandie
• Laboratoire "Lettres, Arts du Spectacle, Langues Romanes" (LASLAR - UR 4256) | Université de Caen Normandie
• Institut "Arts Créations Théories Esthétique" (ACTE - UR 7539) | Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
• Caen la mer Normandie
Extrait de la vidéo
Pour le titre, comme d'autres l'ont dit aussi, déjà je l'ai donné bien en avance. Je crois que la première partie marche toujours. "Autour de 1900", il faut le prendre non pas avec un grain de sel, mais avec toute une cuillère, comme vous allez le voir. Donc, commencez par nous demander dans quelle mesure il y a des phénomènes vraiment, c'est-à-dire définitivement, pour toujours, à jamais invisibles.
N'attendons pas à faire, dans de nombreux cas, à des phénomènes qui sont invisibles à la perception visuelle humaine, mais qui, grâce à certaines technologies, médias ou médiums, dispositifs, on arrive à rendre visibles. Le monde microscopique sur lequel je reviendrai en serait un exemple presque emblématique. L'invisible de ce point de vue serait plutôt le non pas encore visible, ce qui attend quelque part en dessous ou au-delà du seuil de ce qui est perceptible par l'œil humain.
Ou encore, ne faut-il pas commencer à distinguer entre l'invisible et ce qui est visuellement imperceptible. Imperceptible pour les êtres humains, du moins, parce que, comme nous le savons, le domaine du visible est organisé différemment pour les animaux. Alors, tout dépend, pourrait-on dire, de la manière dont on approche cette question. Si nous parlons de l'invisible dans un sens quasiment ontologique, c'est-à-dire des phénomènes qui sont invisibles par leur nature, il y aurait bien évidemment tout ce que nous pouvons percevoir à l'aide de nos sens autres que la vue.
Les sons, les odeurs notamment, mais aussi le vent, ici en Normandie notamment, que nous sentons par notre peau. Ce sont donc des phénomènes invisibles mais aucunement imperceptibles. Une autre perspective se dessine dans les réflexions de Christian Metz sur les trucages. Je vous rappelle qu'à côté des manipulations pleinement visibles de l'image cinématographique, sous forme de fondus, surimpression dont on a parlé beaucoup, les caches, etc., Metz distingue trucages invisibles et trucages imperceptibles.
Les derniers, selon Metz, comprennent toutes les interventions lors du tournage qui sont censées rester inaperçues par les spectateurs. Mettre par exemple un acteur, comme on prit Bogart, on le sait, sur un petit banc pour qu'il puisse regarder vis-à-vis droit dans les yeux, ou encore remplacer la vedette du film par un cascadeur pour une scène demandant des prouesses acrobatiques ou simplement pour des questions de contrats d'assurance.
Les trucages invisibles, quant à eux, signalent en quelque sorte qu'il doit y avoir quelque part des manipulations soit au niveau profilmique, soit au niveau cinématographique pour produire un certain effet, mais que les spectateurs soient incapables de dire de quelle manière celui-ci a été obtenu. Ainsi, dans les réflexions de Metz sur le trucage, l'imperceptible est ce qui est censé rester inaperçu, tandis que l'invisible est ce qui se perçoit par un effet dont la cause reste cachée.
Or, ce qui est caché peut être rendu visible si l'on utilise des moyens adéquats, soit par une investigation en profondeur, comme dans le cas de certains trucages filmiques, ou une analyse de la pellicule pour y détecter des traces des manipulations, soit à l'aide de certains médias ou d'autres technologies. Restons encore un moment dans le monde des trucs. Ce que l'on vient de dire sur les trucages invisibles selon Christian Metz vaut également pour les trucs des magiciens sur scène.
Le public dans la salle sait qu'il y a quelque part un truc, mais celui-ci est efficacement camouflé. Alors, je viens à quelqu'un qu'on a rencontré déjà cette semaine dans le cadre du Grand Guignol, le psychologue Alfred Binet, qui dans la revue des deux mondes, en 1894, publie quelques résultats d'une étude qu'il avait menée sur la prestidigitation. Il avait fait appel, entre autres, à Georges Démény, collaborateur d'Étienne Jullemaret, pour faire chronophotographier quelques tours de prestidigitation exécutés par deux artistes qui avaient consenti à se prêter à cette expérience.
Ceci lui a permis de voir le détail des mouvements qui restent invisibles au public dans la salle, dont l'attention en plus est déviée par le boniment ou certaines manœuvres du prestidigitateur. Binet constate, je cite, « Quand on examine cette petite collection photographique, on est frappé de ne pas y retrouver les illusions si puissantes qui naissent du tour exécuté devant les yeux. En regardant, par exemple, les nombreuses images qui indiquent la position des mains dans un saut de coupe, on saisit le mécanisme de cette opération compliquée, mais on ne comprend pas comment cette opération a pu produire une illusion quelconque.
Cette série photographique a même révélé à M. Raynali, qui avait exécuté le tour, un détail dont il ne se doutait pas. Pendant le saut de coupe qu'il a exécuté dans 15 centièmes de seconde environ, une de ses mains se porte devant les cartes et forme écran. De tout est si rapide que le spectateur ne s'en aperçoit pas et il est plus curieux que l'artiste lui-même ne s'en soit pas aperçu.
Ainsi, c'est le média de la chronophotographie qui rend visible ce que l'on ne voit pas en situation réelle, le mouvement étant trop rapide pour être aperçu. La chronophotographie permet de décomposer le processus en coupes temporelles extrêmement brèves.