« Je ne le verrai donc plus », une litote dix-neuvièmiste ?
Jérémie Alliet interroge ici l'usage, dans le discours romanesque du XIXe siècle, de l'expression « je ne le/la verrai plus » et ses dérivés. On remarque en effet un usage assez rare du verbe « voir » dans son sens affectif, qui permet de présenter un corpus d'occurrences remarquable.
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À l'étude de ce corpus (qui évoquera Balzac, Hugo, Stendhal, Zola, parmi d'autres), on observe que l'expression « je ne le verrai plus » s'impose comme une réelle litote au XIXe siècle, liée à l'impossibilité non seulement de la rencontre - due à la mort ou à la rupture - mais aussi de l'expression d’une relation potentiellement inconvenante : incestueuse, homosexuelle etc...


Ces expressions invitent à interroger la valeur de la métaphore de la vision.
Est-elle un stéréotype propre à une certaine représentation clichée de la relation au XIXe siècle ? Une configuration d’expérience vécue dans l’instant présent (Gestalt expérientielle), où sensations, émotions, pensées et perceptions forment un tout cohérent et une réalité concrète ?
La sémantique de la forme verbale - le verbe « voir » - semble ainsi s’imposer comme moteur d'une vision intérieure, d'une étude introspective.
L'opérativité de la formule dans la diégèse soulève aussi la question suivante : que fait le « je ne le verrai plus » au personnage invisibilisé ?
Et quant au lecteur, a-t-il encore le privilège de « voir » cet invisible avec ses yeux de chair ou bien sur un autre plan, extrasensoriel … ?
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Exposé issu du colloque : Raconter et montrer l'Invisible à la croisée de la littérature, des arts de la scène et du cinéma (1850-1930), août 2024. Direction scientifique : Julie Anselmini, Yann Calvet et José Moure. Réalisé avec le soutien de :
• UFR "Humanités et Sciences Sociales" (HSS) | Université de Caen Normandie
• Laboratoire "Lettres, Arts du Spectacle, Langues Romanes" (LASLAR - UR 4256) | Université de Caen Normandie
• Institut "Arts Créations Théories Esthétique" (ACTE - UR 7539) | Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
• Caen la mer Normandie
Extrait de la vidéo
Donc l'après-midi va commencer. Alors, vous avez vu, on a inversé l'ordre des présentations.
Donc nous avons d'abord Jérémie Alliet et Massimo Olivero interviendra après lui.
Alors, Jérémie Alliet, il est docteur en littérature de l'ONS de Lyon et il a soutenu une thèse sur l'intériorité du personnage baldoasien sous la direction d'Eric Bordas.
Et il travaille actuellement sur les rapports entre le personnage et la narration, l'expression de l'intimité en régime romanesque et l'ontologie fictionnelle.
Il a participé cette année à Bordeaux à un colloque sur la politique de l'insaisissable et très prochainement vont paraître, c'est tout pur, hein, vont paraître donc un livre qui est issu de ce colloque et vous m'avez donné comme titre, titre prévu, la déesse de la mer, Sylvester Hugo.
Donc on attend avec impatience votre livre et je vous donne la parole.
Merci beaucoup pour cette introduction et puis je me permets de remercier à nouveau les organisateurs du colloque pour leur invitation et les participants pour leur écoute.
J'espère ne pas troubler la digestion de certains d'entre vous par mes réflexions stylistiques sur le sujet qui va me préoccuper aujourd'hui.
Je propose de nous intéresser à la phrase « Je ne le verrai plus » dont j'ai proposé certaines variations mais qui me semble être le cœur de mon propos.
Une méthode que Balzac utilise dans son dernier roman de la comédie humaine « Splendeur et misère des courtisanes » en 1847, roman dans lequel Vautrin, le personnage bien célèbre du père Goriot, se recueille devant le corps étendu de Lucien Drubempré qui s'est suicidé dans sa cellule de la conciergerie.
Par son caractère épuré, sobre, très dysphorique, presque trivial, la phrase indique l'impossible expression de l'amour, d'un amour homosexuel que Balzac est en train de représenter pour l'une des premières fois dans la littérature française.
Je cite « Cet amour qui ne s'avoue point devant les hommes et qui reste pour des raisons autres que la censure, la bienséance bourgeoise ou l'insuffisance lexicale de l'époque, celui dont on dit, je cite aussi, « Vous ne pouvez pas savoir ce que je dis ».
Or cette petite phrase de deuil semble avoir une diffusion importante tout au long du XIXe siècle, à commencer par chez Balzac lui-même puisqu'on la retrouve dans un autre roman de la comédie humaine, « Le curé de village » en 1841, et plutôt dans un roman de jeunesse, « Annette et le criminel » en 1824.
L'occurrence du curé de village est remarquable puisqu'à travers le procureur général, monsieur de Granville, qu'elle déteste, le personnage de Véronique revoit une dernière fois l'image de Tacheron, son amant qui était condamné à mort par ce procureur, et elle dit « Je ne le verrai donc plus ».
Dans « Les Misérables » en 1861, on va retrouver trois occurrences importantes pour notre recensement, alors que Jean Valjean vient de révéler à Marius qu'il est un ancien forçat et lui demande de ne pas le dire à Cosette.
Il demande à ce mari s'il peut encore la voir, et devant la réponse négative du jeune homme, il s'exprime « Je ne la verrai plus » murmura Jean Valjean.
Puis le même Jean Valjean écrit une lettre d'adieu à Cosette « Je ne la verrai plus » et il répète à la fin du chapitre « Je ne la verrai donc plus ».
Dans « Notre-Dame de Paris » en 1831, la lamentation de la mère d'Esmeralda se conclut par ces mots « Oh ma fille » disait-elle, « ma fille, ma pauvre chère petite enfant, je ne te verrai donc plus ».
Je continue mon écrinage de référence dans « Lucien Leven » en 1835 et dans « Le Rouge et le Noir » en 1830, Stendhal value aussi qu'il existe cette petite formule.
Et dans « Le Rouge et le Noir » l'occurrence est particulièrement remarquable car elle prend place à la toute fin du roman, juste après le procès, alors que Julien est reconduit à sa cellule et pense à Madame de Rénal.
Il soupire « Je ne la verrai donc plus ».
Chez Zola, dans un roman de jeunesse, « Madeleine Ferra » qui a été très récemment édité en collection Folio, le héros Guillaume se confie à Madeleine, sa future femme, après le suicide de son père.
On le voit de ce premier relevé superficiel sur lequel je vais m'apesantir, on peut relever plusieurs tendances qui nous permettent de problématiser le rapport de cette phrase avec la question du visible et de l'invisible.
Je commencerai par m'interroger sur la sémantique du verbe « voir ».
Depuis très longtemps, au XIXe siècle, le verbe « voir » représente un sens figuré, plaçant le paradigme de la vision à la fois au cœur d'une épistémologie, voire c'est comprendre, mais aussi d'une nouvelle expressivité de l'intime, voire c'est aimer.
On remarquera qu'au XIXe siècle également, la difficulté d'exprimer des sentiments qui sont marginalisés ou qui sont particularisés dans la littérature romanesque peut permettre ce recours au verbe « voir ».
Les textes du Corpus articulent la formule à des relations complexes, ambiguës, à la dénomination impossible, entre Jean Valjean et Causette, entre Vautrin et Lucien, qu'il s'agit d'un rapport souvent proche de l'inceste chez Hugo, de l'homosexualité chez Balzac ou de la mort.
Le verbe présente donc un sens autoréflexif, puisqu'il consomme à la fois la faillite d'un modèle de représentation fondé sur l'adéquation entre l'apparence et les sens, je ne le verrai plus, mais aussi d'un langage cherchant à exprimer autrement l'expression des états intérieurs.
Deuxièmement, on peut s'interroger à la performance ou en tout cas à l'opérativité de cette formule.
Tous nos exemples s'accordent pour placer « je ne le verrai plus » à la fin d'un roman, fin d'un chapitre, fin d'une section du texte.
Et cette phrase permet donc de se poser la question de « est-ce qu'elle va être appliquée dans le roman ?
Est-ce que les personnages qui disent qu'ils ne vont pas se revoir ne vont pas se revoir vraiment ? » Y a-t-il une présence dans le récit de la personne invisibilisée au sein de la diégèse ?
Enfin, troisième cas, troisième question qui m'interroge aujourd'hui, la question stylistique.
Le verbe « voir » présente un sens affectif au XIXe siècle comme le sens qui nous semble indiquer les occurrences du corpus.
S'agit-il d'une véritable métaphore in absentia proposant une analogie entre le visible et le sentimental ?
Est-ce que l'absence de contact visuel métaphorise la perte de sentiments forts, amoureux, familiaux, etc., ou d'une métaphore de la vie quotidienne sorte de Gelstadt expérience sienne, comme le dirait Gbordas, plus ou moins proche de la catachrèse ?
Aucun des exemples détaillés ne semble être ironique.
Pourtant, on peut aussi s'interroger sur un processus possible de stéréotypie, de reprise de cette formule tout au long du siècle, voire d'entrée de l'expression dans le domaine des clichés de langue.
Enfin, la question de la litote, sur laquelle je vais revenir, se pose aussi.
En disant que l'on ne verra plus quelqu'un, que veut-on vraiment sous-entendre ?
La litote a une grande force pragmatique et relève de tout un art de la feinte, puisqu'elle est, je cite, « une diminution pratiquée en vue de produire une amplification ».
Je cite Catherine Fromilag et Anne Sancier-Château.
On voit, en fait, si on réfléchit, deux catégories de litote.
La première est une litote parce que j'appellerais une antinomie contraire.
On nie l'opposé pour sous-entendre quelque chose.
Et c'est la formule sacro-sainte de Corneille, « Vage ne te hais point ».
La deuxième catégorie de litote fonctionne, selon moi, par ce que j'appelle une antinomie scalaire.
On dégrade ce qui est d'un degré plus fort.