Symbolisme des lettres hébraïques 2: Gimel et Dalet
Après les lettres Aleph (Un) et Beth (Maison), nous poursuivons notre apprentissage symbolique des lettres de l'alphabet hébraïque avec Gimel et Dalet. Nous venons de dépasser l’Unité et la Dualité, nous voici donc à présent en chemin dans ce formidable alphabet, quasi labyrinthique, dont la force symbolique laisse le méditant contemplatif à chacune de ses étapes.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Dans cet exposé-performance, Frank Lalou souligne l’importance de ne pas considérer le symbolisme d’une lettre comme isolé, statique. Il nous incite au contraire à marier les lettres les unes aux autres, dans leur progression.
Par le geste du calligraphe, il nous enseigne que l’ordre de cet alphabet repose sur un principe métaphysique ternaire comme de nombreuses grandes traditions (les trois déesses indiennes, la trinité…) où l’on retrouve un schéma basé sur le nombre trois : création - maintenance - destruction.

Ainsi la lettre Un (Aleph), débordant de son trop-plein d’unité, s’est matérialisée, déversée en Maison, (le Beth, deux), lieu de l’amour, du foyer, de la protection. Une fois cette gestation accomplie, cet élan trouve sa destruction par l’expulsion du Gimel (le chameau). Le Gimel/ chameau tourne le dos à Beth/ la maison comme Abraham est parti de sa maison pour la terre d'Egypte, à chameau. Le chameau nous permet de quitter la maison pour aller à la rencontre de nous même. Pour Frank Lalou, la spécificité de la pensée hébraïque, "c’est qu’elle est une pensée fondée sur le mouvement et le passage, contrairement à d’autres philosophies notamment helléniste, qui sont plus dans la stabilité".
Dans le premier volet consacré à la calligraphie, Frank Lalou évoquait la symbolique du Yod, et nous rappelait que la subtilité de la pensée hébraïque était de "réunir ce qu’elle sépare". En cela elle est moniste et dualiste à la fois. Ainsi le Gimel/ chameau marque la séparation du Beth / la maison, c’est le sevrage nécessaire à notre maturation. Le chameau nous mène à Dalet / la porte. Nous sommes invités à franchir cette porte pour évoluer et passer à un niveau supérieur de notre vie, de notre Soi profond : à travers la rupture, il y a réunification.
Le Dalet nous rappelle que notre vie est faite d'étapes… et de portes que l’on franchit. Le symbolisme de la porte ne figure-t-il pas dans nombre de lieu de culte ? Réponse de Frank Lalou dans cet exposé enregistré au Forum 104.
Extrait de la vidéo
C'est toujours intéressant de voir comment les lettres fonctionnent par couple.
Ici, nous avions le 1 et nous avions vu que ce 1 était dans une forme d'auto-intoxication.
C'est-à-dire qu'il n'en a plus plus d'être 1 et crée le 2.
Donc il est dans un système de séparation, séparation de soi-même, et le 2 se crée.
Le 2, c'est ce système duel dont je vous ai parlé.
Il est intéressant de noter que les lettres ne peuvent pas être étudiées dans un système symbolique statique.
On a l'habitude de nous présenter les lettres, d'abord isolées.
On parle de l'aleph, du beït, alors qu'on devrait les présenter par couple.
Comment on passe de l'aleph au beït, du 1 au 2, du 2 au 3.
Comment on passe de l'unité à la maison, de la maison au chameau, du chameau à la porte.
Il est intéressant toujours de voir les glissements, mais à l'intérieur même de chaque lettre, de la symbolique de chaque lettre.
Il faut tenir compte de trois moments.
Le moment de la création de la lettre, le moment de sa maintenance et le moment de sa fin, de sa destruction.
On arrive là dans une sorte de trinité création-maintenance-destruction qui sont aussi les trois divinités indiennes.
En fait, c'est ce mouvement ternaire, on le retrouve dans toutes les grandes civilisations.
Et ne parler de la lettre uniquement dans son rapport statique serait nous leurrer et nous éloignerait de la pensée hébraïque qui est une pensée du mouvement et du passage.
Donc dans la lettre beït par exemple, on peut dire qu'elle est créée par l'aleph, par nécessité, pour créer de l'autre.
Ça c'est son moment ultime où elle est expulsée de l'aleph quelque part.
Ensuite, elle doit maintenir l'unité, le travail, le don qui a été fait par l'aleph.
Elle doit le maintenir dans son sein.
C'est pour ça qu'on dit que c'est une lettre féminine parce qu'elle est gravide, elle est enceinte quelque part cette lettre de l'unité de l'aleph.
Et le troisième mouvement de la lettre beït est l'expulsion.
C'est-à-dire qu'il y a saturation de son travail, de maturation.
Il y a exacerbation de ce travail, de justement le travail, comme on dit chez une femme enceinte, le travail pour mettre quelque chose d'autre qu'elle-même au jour.
Donc le troisième moment du beït est l'expulsion.
C'est-à-dire que de l'intimité que permet la maison, on doit passer à l'extimité qui va être la lettre guimel.
Donc les trois moments, c'est extraction de l'aleph, de la lettre beït donc, maturation et expulsion.
C'est exactement ce qui nous arrive à nous.
C'est-à-dire que nous arrivons dans une maison, dans une famille, dans une maison, dans un clan.
Ce clan nous dorlote, c'est le saint maternel d'abord, après c'est la famille, nous dorlote, nous fait maturer, nous construit et puis ensuite vient l'adolescence et la fin de l'adolescence, nous partons, nous quittons le lieu.
Et la fonction donc du guimel est à la fois d'accueillir, de maintenir et d'expulser.
Ne s'en tenir qu'à une fonction statique, c'est ne pas rentrer dans la pensée hébraïque mais dans une pensée grecque où les choses sont figées, une pensée de l'être et non pas du devenir.
Alors qu'est-ce que c'est qui est expulsé ?
C'est le guimel.
Guimel c'est le chameau.
Le chameau, pourquoi ils ont mis une maison avant le chameau ?
Mais le chameau qu'est-ce que c'est ?
Le chameau c'est le véhicule de l'époque, c'est le moyen de communication, c'est le moyen de partir, c'est la moto de l'époque, l'autobus, l'avion, c'est tout ce qui permet de quitter la maison.
Alors il y a une grande logique.
Le bête à un moment donné non plus d'être dans cette fonction de maturation des choses et expulse et donne le guimel.
Le guimel c'est le nombre 3, c'est un chiffre 3 aussi, et le chameau.
Ça veut dire que garé à la sortie de la maison, on retrouve le chameau qui va permettre d'aller vers le rat, d'aller vers toi-même.
Le chameau c'est l'animal qu'a pris Abraham quand il a quitté la maison de son père, la maison de ses enfantements quand il a quitté son pays, pour être lui-même.
Qu'est-ce que dit Dieu à Abraham, donc le fondateur du monothéisme et notre père à tous, Avinu, c'est l'air de rat, va vers toi-même.
Et qu'est-ce qu'il faut faire pour être soi-même ?
Et bien il faut quitter la maison de son père.
Alors regardez bien, si je prends la maison de son père, si je prends les précédentes lettres qui sont l'aleph et le bête, c'est le ave, aleph bête, ça fait ave, ça fait le mot père.
Donc on a tout ça dans l'alphabet, c'est-à-dire que le mot ave, les deux premières lettres de l'alphabet parfaitement classées là, il y a le guimeule, c'est-à-dire tu quittes la maison de ton père, c'est-à-dire que tu dois te séparer de ce qui t'a donné une sécurité mais qui t'a empêché de t'affirmer comme être distingué.
Nous comprenons là que le chemin alphabétique est un chemin d'individuation qui passe par un système de séparation.
Guimule, le chameau, ça vient du mot gamal, gml, qui veut dire sevrer, le sevrage.
Voyez comme c'est riche, le sevrage.
Je vous parle du bête qui est en quelque sorte le ventre de la mère, qui est la mère qui mature, et juste après nous avons le sevrage.
Si le chemin de l'alphabet n'est pas un chemin d'individuation, je me demande ce qu'il est.
Et à travers les trois premières lettres, je vous ai parlé tout à l'heure du tsim-tsum, du retrait, et bien nous avons pour chaque lettre un procédé de tsim-tsum, de séparation.
L'aleph se sépare de son unité, se sépare de lui-même, et crée le bête.
Le bête, qui est une sorte de ventre, de membrane qui accueille, est elle aussi contrainte à un tsim-tsum, c'est-à-dire à un retrait même de sa fonction, et engendre là le sevrage. Vous savez que le mot sevrage vient du latin « separare » qui veut dire « séparer ».
C'est plus qu'explicite le guimeule et l'instrument et la lettre de la séparation nécessaire pour être soi-même.