La symbolique des lettres hébraïques 1: Aleph et Beth
Au commencement Dieu créa l'alphabet! Dans la tradition juive, en effet, on dit que Dieu créa le monde à l'aide des lettres hébraïques. Par la combinaison de ces vingt deux lettres fondamentales se forma l'ensemble de la création, et c’est à partir du nom formé des deux premières lettres : « aleph-beth » que naquit la Parole. Franck Lalou, par sa maitrise de la calligraphie hébraïque, revient sur la puissance métaphysique contenue dans le sens et la forme des deux premières lettres de cet alphabet.
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Aleph, la première lettre, représente le Un, l'Unique, elle est l'expression simple de la divinité, contenant tout et dont tout découle. Aleph est le commencement du commencement. Dans son trait il est à la fois séparation et réunification, c’est cette métaphore qui fait dire à Frank Lalou que « le judaïsme est moniste et dualiste à la fois ».

Incapable de comprendre le Un, l’homme pense à partir du deux, incarné par la lettre beth. En hébreu, beth veut dire maison, le fondement du monde manifesté. Ce monde nous est rendu compréhensible grâce à l’interaction d'éléments opposés : toute chose a son contraire et tout ce qui semble antagoniste est en réalité relié. Beth représente donc l'équilibre du monde, ce même monde propice à l’action, oraison et manifestation du Un...

Frank Lalou par une étude à la fois physique, symbolique et philosophique de la lettre beth nous emmène dans une réflexion sur le devenir de l’homme et son incommensurable nostalgie de l’unité….
Un exposé « performance » de 36 minutes filmé au Forum 104 et qui sera prolongé par les lettres suivantes.
Extrait de la vidéo
Le toit scalar On dit dans la tradition que Dieu, quand il créa le monde, le créa avec les lettres hébraïques.
Ça parait pour nous tout à fait incongru, c'est-à-dire, voilà, un dieu prend des lettres et crée le monde.
Si on en reste à ce compte, on peut s'en tenir justement là, simplement, une sorte d'histoire pour enfants, où on voit les lettres défiler et créer le monde.
Mais il faut aller un peu plus loin.
Pourquoi les kabbalistes nous disent que le monde est créé par les lettres et l'alphabet ?
L'alphabet, on compris les kabbalistes, est un système de manipulation, un système de combinaison, de combinatoire d'éléments simples.
Ils ont compris avant tout le monde que ce qui est aujourd'hui, le monde manifesté, est l'assemblage d'éléments simples qui vont se complexifiant.
Alors, quand on nous dit l'alphabet crée le monde, non, il faut aller plus loin, ce n'est pas l'alphabet qui crée le monde, c'est comprendre que le monde est créé par la combinatoire d'éléments simples.
Que sont les lettres alphabétiques ?
Certes, mais qui sont des symboles, qui sont des moyens de fixer de la pensée.
On sait très bien que l'alephe, le bête, ce sont des graphes qui ont une histoire.
Mais là, ce qu'ils ont compris, c'est que tout était combinatoire et permutatif.
Et avec 22 éléments qui sont extrêmement simples, ces 22 éléments se combinent et puis vont donner le monde.
Et il aura fallu attendre le 19e siècle et puis bien sûr le 20e siècle avec toute la physique contemporaine pour comprendre que tout ce que nous voyons était basé sur très peu d'éléments.
Le tableau de Mendeleïev est là pour nous attester que peu d'éléments constituent tout.
Et ensuite, avec la biochimie, nous savons qu'avec très peu d'éléments, nous arrivons à constituer la double hélice de l'ADN qui, elle, combine quatre éléments seulement et 22 acides abinés.
Donc, ce qu'ont compris les kabbalistes en allant au-delà de ce compte, c'est que tout était combinatoire et que c'est à partir de ce réseau qui est créé, à partir de choses simples et de la complexification, le monde se crée.
Mais de toute façon, ce qui nous intéresse le plus dans cette poésie de l'alphabet, ce sont les commencements.
On ne peut pas envisager la pensée hébraïque, la Kabbal, sans envisager les commencements.
Un peu comme la scène primitive dont nous parle Freud, cette scène où les parents s'unissent pour créer un enfant qui va hanter tout l'univers psychique de la personne toute sa vie, nous sommes hantés par le commencement des commencements.
Dans la tradition, le « un », on a tendance à l'appeler l'Aleph.
Comme nous sommes dans une religion monothéiste, ce « un », c'est aussi Dieu.
Alors, on pourrait appeler aussi Dieu Aleph.
Pourquoi je préfère appeler Dieu Aleph ?
Parce que Dieu, on a tellement mis de choses.
C'est une valise qui contient tellement de briques à braques que l'employé nous range dans des catégories.
Si je parle de Dieu, on va dire, ça y est, tout de suite, il est dans un prêchiprêcha qui va nous parler du bon Dieu, de ceci, de cela.
Je préfère employer le mot Aleph, le « un », parce qu'il n'a pas ce costume éculé du mot Dieu.
Aleph, le « un ».
La question se pose, qui avait-il avant le « un », avant l'Aleph ?
Qui avait-il avant qu'il y ait un « il y est » ?
Qui avait-il avant même les « avant », avant le temps, avant l'espace ?
S'il y a quelque chose aujourd'hui, c'est qu'un Aleph, celui que j'aime appeler l'Aleph du grand silence, n'en a plus pu d'être lui-même.
Il n'en a plus pu d'être lui-même et rentrer dans un vaste processus du désir et du manque.
Ce quelque chose qui est resté de toute éternité, et encore il faut prendre ce mot éternité avec des pincettes, parce que pour nous, il entend du temps, ce processus d'éternité trouve sa fin dans le commencement.
À un moment donné, cet Aleph s'est mis à désirer, a senti le manque, n'en a plus pu d'être lui-même, a eu peur d'être plongé dans un vaste autisme, dans une sorte de psychose dans laquelle il resterait enfermé pour l'éternité des temps.
S'il n'y avait pas eu ce manque, ce désir, nous ne serions pas là.
On ne peut pas nier qu'il y a eu un manque, puisqu'il y a eu compensation, réparation de ce manque par la création.
Il y a plusieurs moments.
L'Aleph du grand silence qu'on peut ne pas situer dans le temps et dans l'espace, l'Aleph du premier désir, c'est à partir de ce premier désir que va se créer le monde.
Ce n'est pas à partir de la création même du monde.
Dès qu'il y a eu désir, dès qu'il y a eu sentiment de manque, on peut dire que le monde est créé avant même que le ciel et la terre ne soient séparés et que les astres ne soient formés et que la lumière n'apparaisse.
Cet Aleph crée le monde.
Nous avons des grands débats théologiques sur le monde est-il créé ex nihilo, c'est-à-dire à partir du néant.
Je pense que le néant est inenvisageable.
On ne peut pas imaginer le néant parce qu'il ne peut pas être, tout simplement.
Dire que tout est créé à partir du néant est une vue de l'esprit.
Le néant n'existe pas, le rien n'existe pas, parce que si le rien existait, il n'y a aucune raison que le rien n'envahisse tout de son rien.
Donc le rien est une vision intellectuelle mais ne correspond en rien à une réalité.
Donc à partir de lui-même cet Aleph, alors c'est vrai qu'il est difficile de dire il a substitué le mot Dieu à l'Aleph, on n'en sait pas plus.
Ce n'est pas parce que je vais dire Aleph ou de Dieu que je vais comprendre ce qu'est le 1.
Mais le 1, nous, nous sommes incapables de le comprendre.
Nous sommes formés pour penser à partir du 2, à partir d'un système duel, d'un système dualiste, d'un système binaire, mais nous sommes incapables de penser le 1.
Aleph n'en a plus pu d'être 1 et à un moment de son histoire a choisi d'être 2 et pour être ce 2 il s'est arraché à lui-même, il s'est séparé de lui-même pour créer une zone altérée, une zone autre.