La calligraphie hébraïque, comme méditation sur le trait
Selon la tradition kabbaliste les 22 lettres de l'alphabet hébraïque président à la création de l'Univers. Elles conservent la mémoire et les vibrations de l'origine. L’art de la calligraphie hébraïque permet de se connecter à cette mémoire et à l'énergie du commencement. A l'instar des autres grandes traditions calligraphiques, elle est non seulement l'art de transcrire les lettres sacrées mais également une voie intérieure, un engagement physique et spirituel qui dépasse la simple technique d’écriture. Elan plus proche de la musicalité que la recherche du beau, la calligraphie est rythme, mouvement fondamental du flux et du reflux, de l'unification et de la séparation.
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C'est pour cette raison que, pour Frank Lalou, l'étymologie grecque du mot calligraphie (kálos grapheîn, « écrire beau ») n’exprime que très partiellement sa signification profonde. La calligraphie hébraïque commence par un trait unique, le premier geste de l'Aleph. Ce simple trait recèle l'ensemble des significations et des secrets de la Kabbale.
C'est le corps qui trace, un geste qui dépasse l'intellect. Par la qualité de ce simple trait, il est possible d'apprécier la spiritualité d'un individu. Ce premier trait est un trait de séparation. Un trait oblique qui sépare d'abord pour réunir après grâce à la ligature entre celui-ci et les yod. Dualiste et non-dualiste à la fois, l'essence de la pensée hébraïque est dans ce mouvement d'unification et de séparation. A partir de cette matrice toutes les autres lettres vont reproduire cette imbrication. Chaque trait est comme une entité à part entière, chaque lettre comme une négociation entre différents traits. 
Comme le dit Frank Lalou dans cet exposé-performance : " la calligraphie c'est le mystère de l'entre deux, entre le corps et l'esprit". Maître de son geste sans tomber dans la maîtrise, atterrissant sur la feuille sans hésitation avec un geste définitif et risqué, Frank Lalou réussit à faire converger son coeur, son corps et son esprit à la pointe de son Kaalam (l'outil de travail). Par des gestes d'une grande noblesse, il nous transmet cet art du trait dont l'essence est celle "de savoir commencer, entretenir et finir".
Une performance de 56 minutes filmée au Forum 104.
Extrait de la vidéo
La calligraphie tout d'abord, parce que la calligraphie hébraïque n'est pas forcément étrangère à toutes les autres calligraphies. Celle dont je vais parler aujourd'hui s'intègre dans un ensemble de calligraphies qui sont toutes issues de l'alphabet phénicien. Il y a l'alphabet hébreu, il y a l'alphabet grec, l'alphabet latin, l'alphabet arabe qui procèdent toutes d'un même outil. Cet outil c'est le calame.
Et ici je n'ai pas porté de calame parce que je travaille peu avec, mais quelque chose qui reproduit l'esprit du calame. L'esprit du calame c'est simple, c'est un stylet avec un bord plat qui permet de faire non pas en écrasant l'outil mais par une gestuelle adéquate, permet de faire des pleins et des déliés. Alors la calligraphie hébraïque, comme toutes les calligraphies de la famille dont je viens de parler, n'échappe pas à ce rythme binaire qui est plein, délié, qui en musique pourrait être rendu par le temps fort, le temps faible.
La calligraphie d'une manière générale de toute façon est un art musical, elle est beaucoup plus proche de la musique que de la peinture et même que de la simple écriture parce qu'elle est rythmée. Alors j'insiste sur le rythme du plein et du délié qui va permettre au corps d'avoir cet éternel mouvement de retrait et d'arrivée. Nous le verrons par la suite par rapport à la pensée hébraïque, le retrait et l'arrivée où l'unification et la séparation sont vraiment un moteur.
Alors le propre de la calligraphie hébraïque tout de même est qu'elle commence par un trait unique. C'est le premier trait de la lèvre qui est un trait comme je vais vous le montrer là, ce simple trait. C'est-à-dire que par le corps, nous comprenons une grande part de toute la philosophie hébraïque, de toute même la Kabbalah par le corps. Ce simple trait à lui seul recèle la plupart des secrets de la Kabbalah et de la pensée hébraïque.
Alors les gens vont me dire qu'est-ce que c'est, voilà t'as fait un trait, c'est joli, c'est oblique, il y a ici, là il y a le délié, là il y a le plein, il y a un autre délié, mais ce trait-là est le premier trait de la lèvre qui commence les 22 lettres. N'importe quel apprenti, n'importe quel étudiant qui apprend la calligraphie commence par ce trait-là et ce trait-là est un trait de la séparation.
Je sépare, c'est-à-dire que lorsque j'apprends la lèvre, je fais d'abord avec le corps entier, je fais un geste séparateur. Ce n'est pas une spéculation, je peux dire qu'il y a séparation, on peut voir dans le début de la Genèse, Bérechit, Bara, Elohim, Etechamayim, V'etaretz, on voit que Dieu créa le ciel et la terre, le haut et le bas, le sec, l'humide, le mâle, la femelle, donc il y a des principes séparateurs, donc ces principes-là sont les principes de la création dans la Genèse, mais ce qui est intéressant dans la pratique de l'alphabet et de la calligraphie, c'est que c'est le corps qui trace, c'est un au-delà de la spéculation et en réalité ce mouvement de séparation, d'unification qui est le rythme de toute la pensée hébraïque peut être compris par l'esprit, par l'intellect, mais cette simple compréhension par l'intellect ne suffit pas, parce qu'on peut tout comprendre avec l'intelligence, on peut expliquer les choses les plus abstraites, même des choses les plus intelligentes ou même les plus absurdes, mais là ce qu'on demande au calligraphe, au scripteur sans forcément être calligraphe, on lui demande de comprendre par le corps et toute compréhension qui passe par le corps, à mon avis, est supérieure à une compréhension qui passe uniquement par notre cortex du cerveau et on rentre vraiment dans la profondeur.
C'est pour ça que comme dans la calligraphie zen, on peut juger de l'état d'une personne, de son état psychique, de son degré de connaissance spirituelle, à la qualité de son trait. Là, vous savez, les maîtres zen font ces grands cercles et un autre maître peut savoir où en était le disciple ou la personne qui a fait ce grand cercle. Là, c'est exactement la même chose avec le trait qui commence, on sait où on en est.
Donc voilà pourquoi l'intérêt de la calligraphie hébraïque, qui n'est pas un intérêt qu'esthétique, parce que le mot « calligraphie » est un méchant mot, c'est un mot grec, j'adore le grec, mais le mot « calligraphie » nous trompe parce qu'il y a le mot « kalli » qui veut dire « beau, bien » et « graphine » qui veut dire « écrire ». C'est-à-dire qu'on assujettit l'écriture à quelque chose de beau et par cela même, la beauté nous fait oublier une part du message de la calligraphie.
Et je préfère ce que les Arabes appellent, les Chinois appellent aussi l'art du trait. L'art du trait, c'est savoir commencer, savoir entretenir et savoir finir une action précise dans un espace qu'est la feuille avec un outil qui est un câlin. Alors là, pourquoi j'en venais à ce mot « calligraphie », c'est qu'il nous trompe parce qu'il nous amène au domaine de l'esthétique alors que dans la pensée hébraïque, il y a une adéquation entre le geste et la pensée.
Ce n'est pas qu'une esthétique, c'est toute une philosophie qui est cachée derrière le moindre des traits. Alors là, je vous fais ce simple trait, vous allez me dire « là, c'est comme la poule qui pond un ouvre-boîte, voilà, il a pondu son trait ». Mais non, là, je commence par séparer. Toute la philosophie, la sagesse est un apprentissage de la séparation.
Et là, nous rejoignons tout à fait le débat psychanalytique qui nous apprend d'abord à nous séparer. Alors cet aleph que je trace, c'est la première lettre, c'est l'unité, c'est le 1. Mais, c'est aussi un ensemble de 5 traits que je vais vous tracer maintenant. Voilà l'aleph.
Qu'est-ce que j'apprends déjà en calligraphiant ça ? J'apprends la séparation. C'est-à-dire qu'il y a un monde qui se passe par ici, un autre qui se passe par là. Alors bien sûr, certains vont dire le haut et le bas.
Mais non, parce que l'aleph, ce premier trait séparateur n'est pas un trait horizontal qui nous marquerait qu'il y a un haut qui est franchement supérieur et un bas qui est franchement inférieur.