Péladan et les salons Rose+Croix face à l’imagerie populaire
Que représente Joséphin Péladan au regard de l’histoire de l’art et quelle trace a t-il laissée dans ce moment du symbolisme fin-de-siècle? A la fois écrivain, critique d’art et dandy, Damien Delille entend replacer cette personnalité hors-norme dans le contexte de « réception critique » de son temps.
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Au-delà de cette réception, il s’agira aussi d’évaluer la manière dont Péladan a fait émerger une série de conceptions esthétiques et de postures artistiques.


Quels étaient ses modèles, ses amis, ses réseaux ? Ses détracteurs et leurs positions ?


Damien Delille s’interroge ici comment « ces stratégies ont conduit à la déroute du projet idéaliste », et cela, notamment à travers l’imagerie populaire de la presse de l’époque….
Extrait de la vidéo
J'ai le plaisir de vous présenter Damien Delisle, un historien de l'art qui a beaucoup travaillé sur l'androgynie, beaucoup travaillé sur Péladan, beaucoup travaillé sur Delville, fait sa thèse sur ce sujet-là, contribué à de nombreux catalogues d'exposition, y compris sur Filigère, donc tout à fait au cœur de la problématique qui nous intéresse. Et donc il va aborder un sujet important, avec beaucoup d'images j'imagine, Péladan et les Salons Rose-Croix face à l'imagerie populaire.
Damien. Merci à vous, merci Daniel, merci Olivier pour l'organisation de cette journée consacrée à Josephin Péladan. Alors finalement, on a vu depuis ce matin quel étrange personnage que Josephin Péladan, écrivain, critique d'art, mondain et dandy, organisateur des fameux salons parisiens de la Rose-Croix catholique entre 1892 et 1897, initiateur du renouveau de la branche rosicrucienne et pourfendeur de la décadence artistique et morale du Paris fin de siècle, qui est au fond Josephin Péladan, au regard de l'histoire de l'art.
Quelles traces a-t-il laissées dans ce moment du symbolisme et dans le renouveau des idéalismes en Europe ? Il est d'abord eu le portrait psychologique au vitriol dans les premières biographies, notamment celle de Édouard Berthollet consacrée à la pensée et au secret du cerf Péladan. Il y a eu les études des salons de la Rose-Croix, notamment celles de Jacques Le Tevre, de Robert de Jean d'Asilva, mais aussi les nombreuses occurrences dans les monographies d'artistes.
La fameuse « maladie du lyrisme » a été diagnostiquée il y a quelques années par Christophe Bofis, qui nous rejoint, et dans différentes occurrences récentes, celle de Michela Gardini, on y voit la trace d'un rôle politique du mage Péladan, tout comme dans le catalogue d'exposition, dont on a parlé tout à l'heure, « Mystical Symbolism » du Guggenheim de New York, en 2007, qui a replacé le critique au cœur du mysticisme symboliste.
Péladan est tour à tour salué pour avoir fédéré une génération d'artistes, moqué à l'époque par les critiques, mais aussi évoqué par Paul Gauguin pour son indépendance, par Henri Matisse pour son conservatisme, et par Vasily Kandinsky, dont on a parlé ce matin, avec cette fameuse phrase qu'évoque Kandinsky au sujet de l'artiste de demain « Il n'est pas seulement roi, comme le nommait le Sartre Péladan, par la grande puissance dont il dispose, mais également par l'importance de sa tâche ».
C'est cette piste que je souhaite évoquer durant cette conférence, en quelque sorte replacer Péladan dans le contexte de la création d'une personnalité artistique hors norme et dans le contexte de réception critique de l'époque. Il s'agit de comprendre de quelle manière Péladan a permis de faire émerger une série de conceptions esthétiques et de postures artistiques, mais aussi de voir comment ces stratégies, ces stratégies artistiques, ont conduit à la déroute du projet idéaliste à travers l'imagerie populaire de la presse de l'époque.
C'est cette thèse que j'ai soutenue dans mon doctorat et qui fait l'objet d'une prochaine publication à venir. L'idéalisme esthétique constitue en effet une rupture à l'époque, avec l'ordre républicain et matérialiste de l'époque, Péladan se pose en combattant d'un art du passé à revitaliser. Il s'agit de s'opposer à la morale bourgeoise et à la politique capitaliste matérialiste de l'époque. C'est ainsi que Péladan lutte justement contre ce contexte.
Et l'apparence, l'habit, jouent un rôle social assez révélateur. Différentes pratiques que je désigne sous le terme dandisme mystique visent à atteindre un état de suspension de la sexualité. L'image du mystique éloignée des tentations terrestres et animée par le modèle unisexuel est reprise par Péladan. L'influence du dandisme romantique joue un rôle moteur.
A l'occasion du premier salon en 1892, Péladan se fait portraiturer par l'artiste français Marcelin des Boutins, dont vous avez ici le portrait. Ce dernier le présente en esthète dandy de la période romantique, veste à manches gigot en satin noir, gants de velours en dain, canne à la main dont il ne ressort que l'index, probablement une allusion cryptée, et cravate blanche débordant largement sur la veste.
Péladan est profondément influencé par Jules Barbet d'Orévilly, côtoyé au soir de sa vie. D'Orévilly signe bien avant Baudelaire, en 1845, son fameux traité du dandisme et de Georges Brumel, en écho à sa posture romantique. La biographie du dandier anglais mêle grande histoire et détails anecdotiques, du splendeur de la hide life londonienne jusqu'aux misères de l'exil en France, aux criblées de dettes.
Brumel meurt à moitié fou à l'hospice, un modèle probable aussi pour Péladan. On retrouve la même filiation vestimentaire entre Péladan et le portrait tardif d'Orévilly par Émile Lévy, exposé en 1882 au Salon des artistes français, puis repris en 1889 à l'exposition universelle et commenté par Péladan dans ses critiques de salon. Notez l'étrange traitement du décor réaliste qui convient à la personnalité de l'écrivain romantique et qui se distingue de l'atmosphère beaucoup plus sombre, beaucoup plus étrange de Péladan.
Emblème éradique et rideau clôturant l'espace scénique chez d'Orévilly, décor de tapis de persan tendu dont le signe éradique se résumerait à une sorte de motif décoratif dans la peinture de Péladan. C'est cette première image de débutin qui est retenue par la presse, le stéréotype visuel du personnage excentrique et carnavalesque qui, vous le voyez ici, pose avec un tambour. Est-on si éloigné de la réalité ?
Le fond Péladan de la bibliothèque de l'Arsenal contient en effet une série de photographies de l'écrivain non daté certainement de la fin des années 1880. Le dandisme mystique se rapproche du théâtre et de l'Orient. Péladan se fait appeler Sartre, nous l'avons vu ce matin, prêtre de l'idée, du nom babylonien de Mérodac, de Balaban Mérodac, roi de Babylone. Il se décrit à l'image de cette photographie qui orne certains de ses romans, je cite « drapé d'un burnou noir, en poil de chameau filamenté de fil d'or, en velours vieux bleu, beauté de dain et comme absalon, chevelu, la barbe ointe d'huile de cèdre ».
Dans ces photographies inédites, qui sont donc toutes conciliées dans le fond de l'Arsenal, l'écrivain incarne l'idéal religieux à travers différentes postures de pied, toujours avec le même décor de tapis perçant. Ce cadre de prise photographique rappelle probablement le pavillon de Judith Gauthier, amie de Péladan. D'autres photographies le présentent en simple habit de clair ou en moins de ménédictin avec le signe de croix et surtout donc donnant la bénédiction.
L'ascendance byzantine se retrouve enfin dans l'incroyance en l'incarnation christique, telle qu'on peut le retrouver dans les comparaisons entre la physionomie de Péladan et les compositions d'Ernest Herbert au Panthéon que le critique lui-même met en scène dans ses carnets et en ville. L'ensemble de ces planches, photographies, reconstitutions iconographiques, mais aussi coupures de presse et caricatures que je vais vous montrer dans quelques instants, ont été rassemblées à la mort de Péladan lorsque la bibliothèque a reçu, en 1936, le don de la seconde femme de Péladan, Christine Taylor.
Deux volumes ont d'ailleurs été numérisés et on peut retrouver ces volumes sur Gallica. L'ascendance orientale se retrouve dans certaines postures assises en méditation, comme vous le voyez ici, avec le point fermé dont seul l'index et l'auriculaire sont tendus, en référence au signe mystique de l'antéchrist et justement, on l'a vu ce matin, du diable. Enfin, le critique d'art n'hésite pas à mettre en scène son intérieur en posant sur des tapis et coussins dans un cadre exotique.
La statue bouddhique et la robe blanche indiquent l'ascendance orientale du Sartre qui se retrouve dans la photographie du critique censé être allongé, on l'a vu aussi ce