La Voie des anges du retable d'Issenheim 4/5
Dans le quatrième volet de l'exploration du Retable d'Issenheim, Jean Clergue-Vila aborde le panneau de la "Nativité" - représentation prolongeant celle d'une "Divine Conception" de nature alchimique.
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La Vierge à l'Enfant devient ici l'archétype de la mère médiatrice du divin, celle que rencontrent les adeptes, les grands Voyageurs, en quête de leurs entités correspondantes qui arrivent à eux sous la forme de couples angéliques sexués afin de les conduire, de leur vivant, vers une sorte de Royaume de lumière.

Le cycle est alors bouclé depuis une Crucifixion en présence de Jean-Baptiste, un Ange luciférien témoignant par la Lumière, et le Retour à la Lumière de ceux qui ont su vivre pleinement cette forme d'initiation énoncée dans le Prologue de Saint-Jean.


Que nous révèle ce singulier panneau du retable d'Issenheim sur la voie des anges? Que nous enseigne-il sur nous-mêmes?
Réponse de l'auteur dans cette conférence vidéo de 42 minutes..
Extrait de la vidéo
Voilà la quatrième fois que nous nous rencontrons, nous avons passé presque quatre heures déjà sur cette approche du Rotterdam-Siedein, j'espère vous avoir fait percevoir sa complexité, aussi bien sur le plan d'iconographie que de son éventuelle théologie. Nous avons suivi un cheminement que j'appellerais un peu habituel, nous avons vu que partant d'une scène de crucifixion particulièrement réaliste, nous avons ensuite ouvert les retables, les premiers panneaux, pour avoir une Annonciation, une Vierge à l'Enfant, dite Nativité, et nous terminerons sur une Résurrection.
Ça, le cheminement est relativement classique, sinon que ce sera intercalé entre tout ça une scène extrêmement mystérieuse et dont nous avons tenté une approche. Il est certain que par ailleurs, et c'est volontairement que j'ai voulu, non pas ignorer, mais un peu tenir à l'écart, tous les éléments concernant Saint-Antoine lui-même, par sa représentation dès le premier plan. Ensuite, un élément de sa vie, la visite qu'il rend à Saint-Paul du Désert dans la Thébaïde, la fameuse scène où un corbeau nourrit Saint-Paul en lui apportant tous les jours sa miche de pain, et le jour où Saint-Antoine visite, le corbeau, en l'occurrence, apporte deux pains.
Nous avons ensuite une scène de la vie de Saint-Antoine qui est la fameuse Tentation, qui est en fait plutôt un harcèlement par des démons, et cette scène d'une très très grande virtuosité a effectivement fait penser aux scènes de Jérôme Bosch, mais également il y a d'autres auteurs de même nature. Martin Schoenger a laissé au musée d'Unterlinden une Tentation de Saint-Antoine qui ne démérite pas quant au fantastique des êtres qui sont représentés dans la tradition de l'époque.
Il y a beaucoup d'éléments de cette nature. Il faut reconnaître que les chapiteaux et certains tympans ou autres décorations d'églises ou cathédrales abreuvaient très largement l'inspiration de ces différents peintres qu'il y a encore deux siècles plus tard. Alors ça c'est pour Saint-Antoine, mais nous n'en parlerons pas compte tenu que c'est un élément presque intermédiaire et qui apparemment, du moins pour moi, ne me semble pas apporter énormément à la démarche que nous avons initiée, et surtout en suivant cet axe d'un néoplatoniste possible.
Aujourd'hui je vous propose d'aborder la deuxième partie du panneau de la Nativité ou du moins de la Vierge à l'Enfant. Donc c'est ce panneau très extérieur, une lumière naturelle, paysage naturel, par rapport au mystère qui s'était déroulé dans cette sorte de temple pour aboutir à la fécondation de la Vierge. Comment le Verbe divin s'est transformé en musique, comment cette musique, cette harmonie a fait naître, a fait sourdre de la matière ses embryons qui ensuite, se sélectionnant progressivement, sont arrivés à cet être idéal de bonté, de beauté que va recevoir la Vierge devenue ici Marie.
Alors que jusqu'à présent nous n'avons pas beaucoup parlé d'iconographie, d'art, puisque ce n'était pas notre sujet, et tant de choses, tout a été dit dans ce domaine, constatons néanmoins la qualité de cette représentation typiquement germanique par l'ovale de ce visage, ses traits et autres. Alors quelque chose de tout à fait exceptionnel pour l'époque et même pour beaucoup d'époques, je crois que c'est une des premières ou peut-être rares fois où l'enfant et la mère se regardent dans les yeux.
Habituellement, ainsi que vous le savez, l'enfant est tourné comme présenté aux fidèles et au peuple. Là, nous avons une profonde humanité qui relie les deux êtres. Il y a une forme de prédestination. Remarquons qu'à côté de la somptuosité du parement de Marie, nous pouvons être très étonnés d'un certain réalisme où l'enfant Jésus se trouve accueilli dans des chiffons, peut-être comme on le faisait à l'époque où vous n'étiez pas encore inventé les couches culottes, mais un linge qui par certains aspects est déchiré par sa taille haute, n'est pas sans rappeler ou sans prédire le linge dont sera couvert la nudité du Christ sur sa croix.
Que dire par ailleurs sinon que nous retrouvons la symbolique de ces couleurs où Marie est toute de rouge enveloppée avec le manteau bleu qui, par la suite, sera l'attribut de la Vierge et là-dessus nous avons M. Pastoureau qui a fait de très nombreux et très intéressants commentaires sur ce rôle des couleurs dans les représentations. Alors voyons un petit peu l'ensemble de cette scène. Remarquons que cette Vierge, cette Marie, borde un buisson de roses, des roses rouges.
Jusque-là rien d'étonnant mais ce qu'il devient c'est que ce sont des rosiers sans épines. Il y a différentes explications,