C’est par les images que se transmet le sens d’un récit
Dans une société telle que la nôtre, qui nous gave quotidiennement d’images : quel filtre de lecture adopter afin de distinguer celles qui nourrissent véritablement, et durablement, notre psyché de celles qui nous leurrent, nous séduisent et ne souhaitent que la coloniser à des fins de profitabilité ? Pour Carole Labédan, cette question est plus que jamais cruciale, car les images occupent une place première dans la transmission d’un récit.
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Par « récit » elle inclut les mythes, les contes et les rêves : trois sources intarissables d’images qui ont été, de tout temps, aux côtés des hommes. Elle nous expliquera d’ailleurs, au cours de cet échange, les nuances, subtiles, et finalités, divergentes, de ces trois formes de « récit ».


« La transmission engage la chair, le corps tout entier, tandis que l’enseignement n’est qu’une décalcomanie, souvent désincarnée »
A l’heure actuelle où les médias, le numérique particulièrement (l’IA), s’auto-engendre et s’auto-dépasse chaque année au point de devenir incontrôlable, où nombre de prédateurs, sous couvert de bons sentiments cherchent à instrumentaliser nos psychés, Carole Labédan nous rappelle que l’image véritable en appelle toujours à notre esprit critique, tandis que le fantasme, lui, nous propose systématiquement de coller à un personnage. Qui sera toujours du côté de la satisfaction...
« Les images ne se fixent pas, elles sont des portes, des clés » et, « si le virtuel se programme, le réel, lui, se découvre » nous dit-elle …
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* Série de cinq entretiens
1. Hérédité et destin, des racines à la fleur
2. Le corps et l’âme de la femme : un creuset ou un bouclier ?
3. Naître à son humanité
4. C’est par les images que se transmet le sens d’un récit
5. Le Minotaure en soi
Extrait de la vidéo
Bonjour Carole. Bonjour Marie. Merci de me recevoir à nouveau chez toi à Romainville. Bienvenue à tous les auditeurs et les auditrices de Baglis TV.
Aujourd'hui, on va explorer le sujet de la transmission. Oui. C'est un thème qui t'a toujours été cher, puisque pour toi l'important ce n'est pas d'accumuler la connaissance et de la garder pour toi bien sûr, mais c'est d'être capable ensuite de la partager, de la transmettre et de permettre aux gens, et corrige-moi si je me trompe, vraiment d'accéder au réel et d'être bien présent à eux-mêmes. Et on peut dire que dans ta pratique et dans ta façon de partager, les images ont une place centrale.
Oui. Comme vecteur de transmission. Tout à fait. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur le rôle des images dans ton travail ?
Peut-être avant de passer au rôle des images, je voudrais revenir sur ce que tu disais par rapport à la transmission, là où la transmission se distingue de l'enseignement. Parce que ça, je pense que ça a été aussi le fruit d'un processus de réaliser que, comme je l'ai dit dans d'autres moments où on a échangé, apprendre pour savoir m'a vite donné l'impression que ça touchait une limite, que quelque chose devenait trop mental là-dedans, et que ça m'enfermait plutôt dans un tunnel.
Alors que transmettre renvoyait pour moi plus directement à la notion de connaissance, c'est-à-dire de naître avec la circonstance, de naître avec l'autre, de voir émerger et fleurir un mouvement de conscience qui n'était pas strictement ce qu'on peut appeler le savoir, d'un enseignement reçu, appris, mémorisé, et éventuellement calqué ensuite dans d'autres circonstances. Transmettre, pour moi, ça renvoie à la responsabilité de s'engager en tant qu'individu, avec son vécu.
Il n'y a pas de transmission sans ressenti, alors qu'il peut y avoir enseignement sans ressenti. On peut apprendre par cœur, on peut dupliquer des savoirs en restant par ailleurs parfaitement étrangers, finalement vivants. Donc transmettre, je crois que c'est important pour moi de préciser ça, ça engage la chair, ça engage le corps. C'est intéressant que tu le rappelles, parce que c'est vrai que le mot transmission, comme ça, on pourrait aussi l'associer à quelque chose d'assez technique comme simplement un transfert.
Alors que là, il y a quand même une dimension très incarnée dans ta façon de la comprendre. Donc c'est important que tu rappelles cette dimension très incarnée de la transmission pour toi, puisqu'on pourrait aussi aujourd'hui uniquement envisager la transmission comme un transfert, une façon un peu technique. Oui, alors que dans cette idée de transmettre, il y a même quelque chose qui d'emblée, pour moi, parle d'un au-delà du connu.
C'est-à-dire transmettre, c'est vraiment comme faire l'effort de traverser un barrage, de traverser une apparence, de traverser un écran, de traverser une génération aussi, pour aller s'adresser au-delà de soi, au-delà de ce qu'on identifie à soi. C'est, d'une certaine façon, faire face à l'inconnu. C'est déjà ouvrir une question sur l'inconnu. Alors qu'enseigner, on peut enseigner la même chose d'année en année, répéter le même cours, etc., ad nauseam.
Oui, c'est vrai que l'idée de transfert, du coup, elle correspond peut-être plus à l'idée d'enseigner de façon classique que l'idée de transmission. Et alors, comment est-ce que les images interviennent dans ta façon d'ouvrir, en fait, ces questions ou d'aller au-delà des barrages que tu mentionnais ? Justement, l'image, dans sa nature profonde, est une émergence qui va permettre la transmission. C'est-à-dire que, dans l'enseignement, j'utilise des choses que je connais déjà, je les répète.
Dans la transmission, je suis moi-même à l'écoute de la possibilité qu'une image surgisse en moi, que je puisse la nommer et qu'elle fasse sens entre moi et la personne avec qui je parle. Et ça, c'est comme dire, d'emblée, il y a un plan qui est convoqué par la transmission, qui est celui de cette immensité qui nous échappe, de l'inconscient en particulier, bien sûr, entre autres, évidemment à travers les rêves, d'où quelque chose monte de la profondeur à la surface pour se rendre visible comme un pêcheur, je dirais, comme si on pouvait attraper ça comme un poisson, s'en saisir et le déployer par l'interprétation.
C'est avoir une vision, c'est aussi la manière dont une image synthétise une idée, bien plus qu'une idée synthétise un rapport au réel qui peut se déployer à partir du moment où on prend le risque de l'interpréter. Et comme disait souvent ma chère psychanalyste Marie-Claude Defort, il n'y a pas plusieurs interprétations à un rêve, il n'y en a qu'une qui est juste. Et ça, c'est très important aussi de le comprendre.
Ça n'est pas, je tourne autour de l'image et aujourd'hui ça m'arrange de voir ça, le voisin voit autre chose, etc. Non, il y a un endroit où ça sonne juste. Et ça résonne dans le corps, ça fait sens. Et ça montre aussi que dans la transmission, d'une part, c'est une forme d'exposition, de vulnérabilité ou de prise de risque parce que tu ne peux pas anticiper ce qui, par exemple, si tu organises un stage ou une rencontre, même avec quelqu'un, tu ne sais pas, le jour même, quand tu vas rencontrer cette personne, quelle image va te permettre de transmettre ce que tu as à transmettre.
Absolument. C'est un surgissement en médecine chinoise, en fin de rapportée chinoise traditionnelle, on parle beaucoup de cette idée du surgissement de telle façon, c'est pas qu'il n'y a rien, c'est qu'il y a des potentialités et quelque chose de ces potentialités s'actualise. Tous les germes sont au ciel, on dit dans le taoïsme. Ils sont au ciel mais pour que ça s'incarne, il faut que ça descende sur la terre et que ça prenne corps.
Voilà, c'est ça. Et c'est vrai que, tu parles de l'exemple de rencontre ou de séminaire, organiser un week-end de travail, par exemple, et se donner, avant de partir au lit le vendredi soir, une intention de rêve et voir le lendemain matin, ce dont les participants rêvaient, voir comment les images se rassemblent, convergent, se complètent, etc. C'est extraordinaire. C'est une sorte de miracle simple.
Donc, en fait, ce que tu peux faire, la part que tu maîtrises, c'est cette intention, cet engagement ? Absolument. Mais qu'est-ce qu'il va en advenir exactement ? Ça, ce sera à découvrir sur le moment, avec les autres ?
On ne peut pas le programmer. Je te disais tout à l'heure, le virtuel se programme, le virtuel se fabrique, le réel se découvre. Ça ouvre des perspectives immenses. En ouvrant beaucoup de fabrications de virtuels, les temps qui courent sous bien des formes, en nous disant que c'est ça, le miracle, la liberté, l'infini, alors que non, c'est juste une sorte de petite cuisine pauvre.
Ce qui est surprenant, c'est comment le réel surgit dans notre vie et nous invite, et comment même on pratique cette invitation. Puis c'est un rapport à l'image qui est aussi plus riche, et puis à mon sens plus intéressant, parce que c'est vrai que ça pourrait être surprenant au début de parler du rôle des images dans la transmission, comme tu l'entends, puisqu'il y a une part très intuitive. Et on pourrait aussi penser que les images sont des fabrications, sont une façon de fixer.
Des clichés. Voilà. Mais dans ta façon de les envisager, on est sur quelque chose de très différent. L'image est une porte.
L'image n'est pas un arrêt sur l'image, une sorte de chosification d'une situation, d'une pensée. Au contraire, c'est comme une clé qui ouvre une porte d'une grande richesse. Comme le rêve. Assez souvent, ça m'arrive de reparler avec des patients de rêves anciens.
Ils me disent, c'est incroyable que vous vous souveniez de ce rêve,