Le langage des symboles et des images 1/5
Il y a un an, nous vous avions emmené à la découverte des travaux de Jean-François Alizon, au cours de l’entretien : « Jung et le Christ intérieur ». Détricotant les mystères de nos psychés, nous découvrîmes alors que les champs d’investigation que couvraient les recherches de Jean-François Alizon s’étendaient bien au-delà de la « simple » analyse thérapeutique, ou de l’histoire du christianisme : neurosciences, sociologie, philosophie et anthropologie apparaissaient au fur et à mesure que nous déroulions cette riche et passionnante pelote de laine…
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Nous avons donc réuni à nouveau Jean-François Alizon et Eve Bertelle pour aborder, cette fois de manière plus approfondie (cinq entretiens* !) ces différents axes de recherches.


L’inconscient s’exprime en images, et certaines sont le reflet de « l’homme de deux millions d’années » (Expression de Jung)
Depuis plus de trois siècles, raison et logique semblent vouloir régner sans partage. Cette rationalisation, si elle est parfaitement justifiée lorsqu’il s’agit de réunir les différentes pièces d’une locomotive et de les assembler, parait en revanche totalement inadaptée lorsqu’il s’agit d’étudier les forces profondes qui animent l’homme : sa quête de sens, ses émotions et interrogations existentielles.
Sous-estimer (ou ignorer) cette dimension - « vitale » pour Jean-François Alizon - mettrait l’homme en danger.


Pensée dirigée (discursive et rationnelle) versus langage symbolique.
A travers des références aussi chronologiquement éloignées que Kant (Critique de la faculté de juger, 1790), Jung (Métamorphose de l’âme et ses symboles 1912) ou du contemporain Eugen Drewermann (Dieu en toute liberté, 1997), Jean-François Alizon nous démontre l’importance et la nécessité d’acquérir une juste compréhension de ce langage symbolique.
Une « langue » à la fois archaïque et archétypique que nous aurions en commun avec les animaux (comportement, sens relationnel) et nos lointains ancêtres (cf. cerveau limbique) mais qui n’a rien de primitif. Au contraire : elle est primordiale !
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* Liste des cinq entretiens réunissant Jean-François Alizon et Eve Bertelle :
Film 1 : Le langage des symboles et des images
Film 2 : Du polythéisme de la psyché
Film 3 : De la vie de l’âme, du féminin et de l’instinctivité
Film 4 : Foi et expérience intérieure : la relation moi / Soi
Film 5 : Miracles, guérison et salut
Extrait de la vidéo
Je suis très heureuse de t'accueillir à nouveau, on avait déjà fait, il y a une petite année, un entretien pour Bagliss TV, qui s'appelait Jung et le Christ, qui était une sorte d'introduction à ces cinq nouveaux entretiens qui vont démarrer. Je suis très heureuse de t'accueillir à nouveau, on avait déjà fait, il y a une petite année, un entretien pour Bagliss TV, qui s'appelait Jung et le Christ, qui était une sorte d'introduction à ces cinq nouveaux entretiens qui vont démarrer aujourd'hui, et qui vont aborder et développer des thématiques qui sont dans ton livre, ce livre d'ailleurs que je représente à nos auditeurs et à nos lecteurs.
Donc le premier entretien va explorer le langage des symboles et des images. Alors c'est vrai que le langage usuel, le langage habituel, il nous sert à désigner les choses, il nous sert à nous expliquer, il y a souvent cette fonction-là, l'explicative, mais ce n'est pas de ce langage-là dont on va parler, c'est d'un langage beaucoup plus secret, beaucoup plus mystérieux, qui est le langage des images, des symboles, et on va voir combien se familiariser avec ce langage permet vraiment d'accéder à la substance, au substrat de l'inconscient, et de découvrir des choses qui sont invisibles, mystérieuses.
Donc la première question qui pourrait se poser c'est en fait, quelle différence il y a entre le langage entre guillemets normal et le langage des symboles et des images ? Tu avais identifié qu'il y avait en fait deux types de pensée. Oui, c'est Jung qui au début de son ouvrage Principes, celui qui démarre vraiment sa pensée, il s'appelait Métamorphoses de l'âme et ses symboles, qui a un chapitre où il montre qu'il y a deux types de processus de langage, un qu'il appelle la pensée dirigée et l'autre qui est plutôt la pensée symbolique.
Il trouve cette distinction déjà chez Kant, dans la critique de la faculté de juger, où Kant montre que quand on parle de choses esthétiques, les catégories de la raison sont inefficaces, et donc il y a quelque chose d'autre qu'il faut mettre en route. Et Jung va montrer dans ce livre, qui était destiné normalement à communiquer ses recherches à ses collègues de l'hôpital psychiatrique de Zurich, que depuis toujours les hommes ont parlé le langage de la mythologie, pour être clair, et il va montrer que cette mythologie est très importante pour comprendre la démarche thérapeutique qu'il fait à cet hôpital psychiatrique.
On peut remonter à ce que Jean-Pierre Vernon a bien délimité dans son ouvrage « Mythes et pensées chez les Grecs ». C'est au VIe siècle avant Jésus-Christ que ça se passe. On a des rois qui assoient leur autorité sur un langage mythologique. Ce sont les dieux qui l'ont porté au pouvoir.
Et lorsqu'il y a un virage sur le plan sociologique, c'est-à-dire que les rois sont détrônés et que c'est une cité de citoyens à la part entière qui sont obligés de discuter le bout de gras, de plaider au tribunal, de discuter aussi de ce qu'ils vont engranger comme bénéfices suite aux échanges commerciaux qui se développent à cette époque-là, on finit par comprendre qu'il faut assigner à chaque mot une signification bien précise et ne pas aller au-delà de règles qu'on établit petit à petit.
C'est une classe de philosophes qui se développe aussi, qui commence à élaborer les statuts d'un discours qui va donner la pensée dirigée. Et c'est donc quatre principes. Principe d'identité, c'est-à-dire qu'on dit que ça c'est un livre, c'est pas autre chose. Un principe de non-contradiction, c'est-à-dire qu'on ne peut pas dire en même temps que ce livre existe et n'existe pas.
Un principe de tiers exclu, c'est-à-dire que quand on choisit entre deux options opposées, il n'y en a pas de troisième. Et puis la raison suffisante, c'est-à-dire que tout ce qui nous arrive pour ces philosophes sont le résultat d'un enchaînement de cause à effet. Donc ça c'est les fondements de la logique qui va prédominer en Occident, qui va être portée au Pinac par la Scholastique. Et puis par Aristote.
D'abord par Aristote, c'est ça la logique. Et qui va être reprise petit à petit par les institutions européennes. Donc on a d'un côté une pensée qui se fonde sur le Logos, sur la raison voire la rationalité, qui donc se raccorde à la Scholastique, à Aristote, qui est donc le fondement de la pensée dirigée. Et puis c'est comme si cette pensée-là avait détrôné en Grèce le mythe, le mythos ou mutos.
Alors le mythe, il a des fonctionnements très différents, parce qu'on peut voir par exemple que dans les mythes de création, c'est par ce qui s'est appelé l'Eros que les différences opposées, le sec et l'humide, le clair et l'obscur, le ciel et la terre, etc. trouvent des éléments d'évolution qui vont faire qu'on va pouvoir passer à des stades différents, qu'il va y avoir une histoire. Et cette pensée dirigée, elle devient inapte à penser l'histoire, alors que la pensée symbolique va garder son intérêt pour désigner tout ce qui est de la vie affective, ce qui est de la poésie, ce qui est de la vie religieuse aussi, pour donner du sens.
Et donc on a une collaboration, une cohabitation, dans ces époques-là, qui se décline entre l'éducation, qui va s'appuyer sur une mythologie, qui va donner du sens à la vie, à la vie humaine dans tout l'avatar, et puis ce langage technique qui va régler les relations entre les gens de façon juste. Et l'un et l'autre à sa raison. L'un et l'autre à son utilité, simplement pour aborder, se rapprocher, se connecter, et puis découvrir le monde intérieur, les choses subtiles, complexes, paradoxales qui habitent et agitent la psyché.
Et bien la pensée symbolique est davantage appropriée. Oui, parce que notre inconscient fonctionne avec des images, il ne fonctionne pas avec une pensée dirigée. Voilà. Et c'est là où c'est très important pour Jung.
Oui, notre inconscient produit des images. Oui, c'est ça. On peut citer Jung par exemple, il dit la logique nous dit il n'y a pas de troisième terme, ce qui signifie que nous ne pouvons pas nous représenter les opposés dans leur unité. Eh oui.
Cela ne vaut que dans le champ de la conscience comme une condition nécessaire de la pensée, mais pour l'inconscient il n'en est nullement de même car ses contenus sont tous sans exception paradoxaux ou antinomiques.