Jung et le Christ intérieur
L’âme de toute personne émet de manière imperceptible et continue une vibration. Cette vibration attend son écho, cherche une paroi, une aspérité, un réceptacle qui saura entrer en résonance avec elle, l’amplifier et retourner des clés de compréhension symbolique à ses questions, d'ordre existentiel ou spirituel. Ce dialogue, amoureux, s’affranchit du langage habituel et va trouver sa juste expression dans des images, sondant ainsi les rives universelles et atemporelles de l’imaginaire, des rêves, de la mystique, des archétypes et, pourquoi pas, des religions.
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Une cohabitation avec ces dernières est possible, « à condition pour elles d’avoir conservé une distance quant à l’interprétation littérale de leurs textes, et d’accepter la présence de ces grandes images primordiales - et matrices - que constituent les Archétypes ».


Crucifixion de Jésus, crucifixion du Moi
Chose peu connue, il existe quatre niveaux d’interprétation des textes : littéral, allégorique, tropologique et anagogique. Cet oubli, caractéristique d’un appauvrissement de la pensée originelle mais aussi résultat d’une récupération institutionnelle - politique ? - infantilisante ? - de ces textes peut facilement se transformer en dogme et coercition. Ou « conspiration contre toute forme de vie intérieure* ». Comprendre ici : liberté.
Jean-François Alizon analyse justement ici l’évolution de cette transmission, cela dans une perspective junguienne et tente de définir les contours d'un Christ intérieur.
Le maitre mot demeurant : l’expérience et non la spéculation théorique. L’individuation, en pratique.


Le Christ, figure du Soi ?
Ce « Christ intérieur », et contact intérieur représente pour Jean-François Alizon ce repère, cette boussole « qui nous permet d’agir dans le monde au contact des autres, en gardant cet axe, cette justesse autant avec nous qu'avec les autres… ».
* Expression que l’on doit à Georges Bernanos, La France contre les Robots, 1947.
Extrait de la vidéo
Bonjour Jean-François Lison, bienvenue donc chez Baglis TV, nous sommes très heureux de vous accueillir sur cette belle péniche pour voyager ensemble sur un thème qui vous passionne et qui me passionne qui est donc Jung et le Christ. Mais d'abord quelques mots pour vous présenter. Donc vous m'avez dit que vous êtes issu d'une famille protestante bontain avec un grand-père pasteur donc on peut dire que vous aviez la théologie dans les veines en quelque sorte, d'une certaine manière.
En tout cas c'était dans votre ADN. Et puis il y a une première expérience pastorale qui s'est pas révélée concluante à vos yeux. Donc du coup vous avez bifurqué, changé de voix, vous vous êtes lancé dans la musique, vous êtes un passionné de musique baroque et vous avez enseigné la flûte traversière pendant presque 30 ans au conservatoire de Strasbourg. Et puis vous m'avez dit à la faveur d'une crise existentielle, ce qu'on appelle la crise de la quarantaine, tout d'un coup la théologie est revenue en force.
Mais aussi vous avez rencontré Jung, vous avez dévoré tous ses livres et vous vous êtes penché dans un travail au long cours, minutieux pour apprivoiser, découvrir ce qu'était l'imagination créative. Puis de fil en aiguille vous êtes devenu président de l'association Jungienne de Strasbourg jusqu'à l'arrivée de ce livre. Voilà où là vous nous racontez vos aventures entre théologie et démarche Jungienne.
Oui enfin c'est pas mes aventures. Oui c'est pas vos aventures, on va dire les aventures. Mais c'est vous qui l'écrivez. Voilà.
C'est vous qui l'écrivez à travers votre expérience, à travers votre cheminement. Mais je parle essentiellement de Jung et de sa pensée. Je ne me mets pas, moi, en scène. Non, non, non, oui c'est vrai.
Vous ne vous êtes pas mis en scène, c'est vrai, c'est vrai, c'est vrai, c'est vrai, oui, oui. Et moi je dois dire que j'ai vraiment beaucoup, beaucoup aimé votre livre. Ça m'a beaucoup nourri, vraiment. Je trouve qu'il est très riche, très dense et en même temps, enfin dense dans le sens bien documenté, voilà.
Et en même temps je l'ai trouvé très accessible. Donc vraiment je me suis régalée. Ça me fait très plaisir, merci. Alors, on va commencer cette émission avec une introduction sur les relations particulières qu'entretenait Jung avec la religion ou les institutions religieuses en tout cas.
On sait tous combien Jung était intéressé en questionnement par rapport à la question de la foi, par rapport à ce qu'il appelait le divin dans l'homme. Et on sait aussi, bon, qu'il était très, comment dire, très réservé au minimum sur le discours et l'enseignement de l'Église. Mais je vous laisse développer un petit peu en guise d'introduction. Oui, parce que c'est vrai que Jung a beaucoup travaillé avec des catholiques.
Il a eu des catholiques comme patients et lorsqu'ils venaient, ils leur demandaient, est-ce que vous avez été communiés ? Est-ce que vous avez été, vous confessez ? Et lorsqu'ils répondaient oui, comme ça, ben allez-y et faites vraiment une confession et communiez vraiment. Et à ce moment-là, revenez-vous me voir.
Et en général, ils ne revenaient pas parce que Jung avait constaté que le rite avait une fonction curative, aussi bien la confession que l'Eucharistie en particulier, qui faisait participer la personne à ces mystères dont on va parler tout à l'heure, et qui sont en fait des éléments très profonds dans la psyché qui sont atteints par le rite et par l'expression religieuse. Par contre, ce que Jung ne pouvait pas accepter, c'était le fait qu'on ait figé les contenus de foi dans des dogmes.
Il disait que le fondateur de religion avait eu une expérience et qu'il avait tenté de transmettre cette expérience à ses disciples, ou des gens qui voulaient entendre parler de ce qu'il avait vécu, et que les disciples avaient figé en général le récit, un récit qui était trop rigide pour pouvoir donner accès à l'expérience. Et en fait, on s'est peu à peu gardé de retrouver l'expérience de départ pour maintenir une vérité qui s'exprimait de façon de plus en plus rigide.
Et donc, la vérité catholique telle qu'elle s'écrit dans les dogmes ou qu'elle s'est transmise par la transmission apostolique, pour lui, ne pouvait pas donner accès à une vraie foi qui est, pour lui, dehors de l'expérience. Voilà, l'expérience intime de l'âme. Il y a comme quelque chose qui s'est asséché, qui s'est fossilisé peut-être dans ce discours dogmatique. C'est ça qui rebutait Jung.
Donc, à la fois, il a eu la bénédiction du pape. Le pape, en 1954, lui a envoyé sa bénédiction parce qu'il avait ramené des croyants à l'église. Donc, il n'était pas contre l'église. Et par contre, il demandait aux gens d'être vrais.
C'est ça, le plus important. Oui, voilà, la vérité. D'accord, pour ces précisions, merci. Alors, le premier point qui est passionnant, c'est de voir quelle image, quelle vision Jung avait du Christ par rapport à la vision du Christ qu'à la religion.
Voir un petit peu comment ça s'oppose ou ça se tricote ensemble. Alors, en 1912, il a écrit un livre qui est très important qui s'appelait Métamorphoses de l'âme et ses symboles et où il permettait à ses collègues de l'hôpital psychiatrique de Zurich de comprendre que les malades mentaux qu'il soignait avaient un discours qui était relié à ce qu'il a découvert comme l'inconscient collectif et que les discours des religions de l'ensemble du monde étaient faits d'images que ses patients la reprenaient aussi.
Et donc, il s'est lancé dans un livre très, très ambitieux où il a analysé les écrits d'une patiente, d'un de ses collègues, pour montrer qu'on pouvait tout éclaircir la maladie de cette personne en rattachant avec l'ensemble des données des images religieuses des différentes religions du monde. Un livre très ambitieux, assez gros. Mais ce qui est le plus important, c'est qu'au début il distingue entre deux modes de pensée.
La pensée dirigée et la pensée symbolique. Et ça c'est absolument fondamental pour comprendre la pensée de Jung. Si on ne saisit pas ça, on ne peut pas comprendre en fait. Donc la pensée dirigée, c'est celle qu'on nous apprend à l'école.
C'est celle qui est faite pour communiquer, pour convaincre.