Rêves de l'imaginaire dans la Chine du XVIIIe siècle
Depuis la nuit des temps, hommes et animaux, rêvent. Si depuis une centaine d’années, en Occident, la psychanalyse s’est emparée des questions relatives au rêve et à l’inconscient : qu’en est-il de la Chine, civilisation plurimillénaire, dont la riche littérature, et médecine, nous deviennent de plus en plus familières... ?
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La chercheuse Aude Lucas propose ici une analyse de la transgression de motifs oniriques classiques dans la littérature chinoise de divertissement du XVIIIe siècle, en s’appuyant sur des récits ayant pour thèmes les examens mandarinaux, les enquêtes judiciaires et la réflexion sur l’opposition entre prédestination et libre arbitre.


Le rêve : fiction narrative ou irruption du surnaturel ?
Pour chacun de ces thèmes, Aude Lucas propose tout d’abord un exemple d’histoire dans lequel l’interprétation du rêve est, de façon très classique, suivie d’une réalisation effective, puis un autre exemple, dans lequel l’interprétation onirique est impossible ou « ne mène à rien ».


Etat de sommeil, de vigile ou d'ébriété ?
Aude Lucas s’interroge également sur la possible remise en question de la valeur-même du rêve, « dont la tradition faillit parfois à elle-même ». L’ensemble de la présentation offre par ailleurs une brève introduction à l’imaginaire chinois du rêve, avec ses codes et motifs communs.
Un exposé enregistré lors des XIVe Journées Corbin, à laquelle nous adressons nos remerciements.
Extrait de la vidéo
Mon domaine de recherche est celui de la littérature chinoise de divertissement, d'imagination. Je m'intéresse en particulier au genre d'idées Xiaoshuo, c'est-à-dire des propos mineurs. C'est une littérature qui ne se prétend pas savante. C'est une littérature qu'on ne peut pas entièrement qualifier de fiction parce que les auteurs chinois mêlaient volontiers, même dans leur tradition agéographique, les faits réels et l'imaginaire marqués par la présence du surnaturel.
Les auteurs des œuvres de divertissement, a fortiori, n'étaient pas à la recherche de la véracité des faits. Les récits d'imagination sur lesquels je travaille se situent donc à divers degrés entre le compte-rendu de faits véridiques et l'invention littéraire la plus pure. La période qui m'intéresse est celle du début et du milieu de la dynastie Qing, c'est-à-dire 744-1912. Et moi, je m'intéresse donc plus particulièrement au XVIIe et XVIIIe siècles.
Alors pourquoi cette période en particulier ? C'est une période que je trouve intéressante parce que les récits de l'époque s'appuient tout d'abord sur une tradition littéraire pluriséculaire qui est encore très ancrée. On a des motifs très anciens qui remontent aux premières œuvres de la littérature de récits, c'est-à-dire à la fin de l'antiquité chinoise et au début de l'âge médiéval au IIIe siècle de notre ère.
Mais d'un autre côté, bien qu'en employant des motifs très traditionnels, la période des Qing est empreinte de ce que j'appelle une sorte de désillusion ambiante qui amène les auteurs à reprendre les aspects les plus caractéristiques de la tradition littéraire pour les subvertir, les réinventer. Et c'est aujourd'hui ce que j'entends vous démontrer dans cet exposé. Tentez d'une part de vous faire entrevoir certains codes thématiques et narratifs classiques de la littérature onirique chinoise, et d'autre part, vous montrer les réinventions auxquelles celle-ci a pu donner lieu au XVIIe et XVIIIe siècles.
Mais entrons à proprement parler dans la matière qui nous intéresse aujourd'hui, celle des rêves. Cette journée d'études est précisément intitulée « Images, rêves, apparitions ». Dans la littérature chinoise d'imagination, il y a bien évidemment beaucoup de rêves, mais aussi des apparitions, ce que je considère être un phénomène différent. La différence que j'y vois, dans le cadre précis de cette littérature d'imagination chinoise, c'est que le rêve advient dans le cadre du sommeil.
Il est donc signalé par les caractères qui signifient « dormir », donc nous avons « chouet » ou « mienne », ou il est signalé encore par le caractère tant substantif que verbal « men », qui signifie « rêver » ou « rêve ». Tandis que d'un autre côté, l'apparition, elle, fait surgir des entités surnaturelles dans le cadre de la conscience vigile ou dans des états à mi-chemin entre la veille et le sommeil, comme par exemple l'état d'ébriété ou la maladie.
Les cas d'apparitions surnaturelles dans la littérature chinoise de divertissement sont absolument omniprésents, plus encore que les rêves à proprement parler. Mais sur les apparitions surnaturelles comme sujet, M. Vincent Durand-Asté vous en a parlé lors de la journée Henri Corbin, il y a deux ans. Pour l'exposé d'aujourd'hui, je me limiterai à la matière strictement onirique, c'est-à-dire au cas où le personnage s'est réellement endormi.
Quant à la question des images, je l'aborderai, vous verrez, à travers la question spécifique des rêves glyphomantiques, c'est-à-dire ces rêves dans lesquels le personnage voit à la vision d'un objet, il doit interpréter la signification de celui-ci par le recours au langage. J'y reviendrai. En Chine, comme ailleurs, on commence à écrire sur le rêve à partir du moment où l'on écrit. Les recherches archéologiques ont permis de découvrir des inscriptions oraculaires sur ossements et carapaces de tortues qui datent des XIIIe au XIe siècle avant notre ère et qui révèlent l'intérêt des rois de la dynastie Shang, donc dynastie Shang XVIe-XIe siècle avant notre ère, pour leur rêve.
Le rêve est un thème très présent dans les classiques confucéens tels que, par exemple, les rites de Zhou Li, IIIe siècle avant J.-C., qui en proposent une classification, une classification des rêves. Le rêve apparaît dans les classiques historiographiques, tels que les Printemps et Automne, dans le commentaire de Xuanzhou Zhuang, du Ve siècle avant notre ère. Il fait l'objet des réflexions philosophiques des classiques taoïstes, tels que le Zhuang Tzu, IVe siècle avant notre ère, et le Lie Tzu, maître lié, IIIe siècle avant J.-C.
Le rêve, dès l'Antiquité, fait aussi l'objet de clés des songes, telles que les explications des rêves par Sieur Zhou, Zhou Gongtie Meng de Zhou Xuan, qui est mort au IIIe siècle. Cette clé des songes, en particulier, a eu une ampleur si grande qu'elle a été reprise et déclinée à l'envie au cours des siècles. Les clés des songes ont constitué une immense partie de la littérature onirologique, et il faut dire que ces clés des songes se vendent encore aujourd'hui dans les librairies à Taïwan et en Chine continentale.
Le rêve s'est également retrouvé très tôt dans la littérature de récits, notamment dans les histoires dynastiques, puis dans les premiers textes que l'on peut qualifier de littéraires, bien que le terme prête à discussion. C'est-à-dire, tout d'abord, dans le genre dit des notations d'anomalies, les Zhuguai, de la période des Six Dynasties, de 220 à 589. Les Zhuguai sont des textes courts, à la forme narrative, qui relatent des faits étranges, surnaturels, pour employer notre terme occidental, des faits qui sont compilés avec un souci d'exactitude qui est emprunté à la tradition administrative, et qui témoignent d'une volonté de véracité, de précision, bien que le surnaturel y soit omniprésent, et qu'il soit bien évidemment impossible pour nous aujourd'hui de discerner ce que l'auteur tenait ou non pour réel.
Pour en revenir au rêve, il apparaîtra encore de façon massive dans tous les genres de la littérature qui verront le jour au cours des siècles. Tout d'abord, je veux dire par la suite, dans les transmissions de faits singuliers, le genre Chuanxi, de la période Trang. Les Chuanxi sont des récits plus longs que les Zhuguai, qui sont rédigés avec la volonté de relater des faits étranges et surtout édifiants.
Le rêve apparaît également dans les poèmes de tous les siècles et de tous les genres, dans les essais personnels des lettrés à partir des Song, c'est-à-dire à partir du Xe siècle, dans les pièces de théâtre des Yuan, au XIIIe et XIVe siècles. Ensuite, le rêve est également apparu dans les romans longs des Ming, c'est-à-dire du XIVe au XVIIe siècles, également dans les innombrables clés des songes des Ming, ça je l'ai déjà mentionné, et enfin dans ces récits plus ou moins courts de la littérature d'imagination, à savoir les contes en langue vernaculaire, Huabeng, et les romans courts, Tuankan Xiaoshuo.
Et enfin, pardon ce n'était pas fini, il apparaît également dans ces textes au genre composite, qui héritent de tous les genres antérieurs et se situent en quelque sorte à la marge de la littérature, ce sont les notes au fil du pinceau, les biti, dans lesquelles les auteurs s'adonnent à des observations diverses sur tous les thèmes possibles et mêlent impression personnelle et imaginaire, ce sont donc des sortes d'essais.
Vous l'aurez compris, aucune période de l'histoire chinoise n'a manqué de faire voir un intérêt particulier pour le rêve,