L'éveil est un acte
Exposé de 24 minutes enregistré lors du "Colloque René Daumal" organisé par le CIRET (Centre International d'Etudes et de Recherches Transdisciplinaires), à l'occasion du centenaire de la naissance du poète René Daumal. Pierre Bonnasse évoque ici le "travail sur soi", cher à l'écrivain, issu de sa correspondance publiée chez Gallimard.
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Extrait de la vidéo
Merci, et bonjour à tous. Donc, l'intitulé de la conférence est « L'éveil est un acte ». Donc une conférence consacrée à René Domal et au travail sur soi. Si cette art d'invention se limite pour l'essentiel, en tout cas quant aux citations, à la correspondance de René Domal, publiée aux éditions Gallimard, c'est qu'il n'y a pas d'éveil.
Il n'y a pas d'éveil. Il n'y a pas d'éveil. Dans la correspondance de René Domal, publiée aux éditions Gallimard, certaines paroles de l'auteur sont toutefois extraites de lettres et de documents inédits. Donc je tiens à remercier infiniment et avec la plus grande gratitude l'intéressé qui nous a fait ce cadeau, ainsi que celui et celle qui par leur bienveillance et leur amitié m'ont conduit à cette rencontre.
Donc au commencement est le silence. Il ne peut y avoir de travail sur soi sans silence. Pas plus qu'il ne peut y avoir de paroles, donc de poésie. Je ne parle pas du silence extérieur, du dehors, mais de celui du dedans, du silence de l'être, lequel ne peut s'exprimer que de l'absence totale de tension mentale, émotionnelle et physique.
Lorsque se calme le flot de pensées associatives et vagabondes, lorsque se tarie le jaillissement mécanique d'émotions négatives, quelque chose doit apparaître. Mais pour calmer et tarir, le corps doit être relaxé, sans tension, vécu, c'est-à-dire senti, ici et maintenant. Le visage doit être relâché, le cœur chevelu, la tête, les épaules, les bras, tout le torse, tout le corps jusqu'au bout des pieds, sans tension.
On devient conscient de tout son corps, de toute sa réalité, de sa forme, de sa température, de son volume, de ses énergies. Peu à peu, on devient conscient de soi, disponible, ouvert, perméable aux phénomènes qui peuvent apparaître. La conscience émerge, se déploie qualitativement. Donc essayons peut-être de garder cette sensation de nous-mêmes, ici et maintenant, dans cette tranquillité, dans cet échange.
Et ça, cette relaxation primordiale, si j'ose dire, c'est le début du travail pratiqué depuis la nuit des temps, dans toutes les traditions intérieures, comme aujourd'hui dans certaines thérapies brèves, comme l'hypnose ericksonienne, la PNL ou la sophrologie. C'est le début du travail sur soi, dont René Domain l'a si bien parlé. Je le cite. Pour me contrôler, je dois me placer dans la région de moi-même la moins agitée, la plus tranquille.
Dès que l'agitation commence, il n'y a plus de contrôle. Je suis emporté par la voix qui crie le plus fort et je ne peux plus faire résistance. Pour ne pas se laisser emporter par cette voix qui crie le plus fort, il faut donc avant tout revenir au corps, le détendre, le relaxer. L'agitation est l'un des symptômes de ce sommeil évoqué encore dans toutes les traditions.
Notre état de veille est en réalité un état de sommeil éveillé. Peu importe ensuite les métaphores ou les désignations diverses qui sont employées. Mécanicité, sommeil, maya, état d'hypnose, illusion, prostration dans une caverne, la réalité désignée est toujours la même. Et nous pouvons aisément constater chaque jour les funestes conséquences atteignant le paroxysme avec l'intolérance, la violence, la guerre, ce qu'un certain monsieur appelait la destruction mutuelle.
Je peux voir que toutes mes actions sont mécaniques, que je suis constamment identifié, c'est-à-dire que mon attention est constamment aspirée par les choses et les événements extérieurs, que je suis, comme le disait Soami Pranjrampad, une marionnette dont les aléas de la vie tirent les ficelles. Bref, je peux voir que je ne suis pas libre, que je ne suis qu'une machine déréglée, mal ou pas réglée du tout, voire cassée, une nullité, pour reprendre une expression chère à certains, je cite Domal, Depuis dimanche dernier, j'ai vécu avec sous les yeux un tableau assez complet et peu flatteur de ce qu'est René Domal, de ce qu'il est dans ses réactions, comme fils, frère, mari, ami, élève, de ce qu'il est dans son essence, rien de sain, rien de normal dans sa pensée, ses sentiments, ni dans ses instincts, et de ce qu'il prétend être.
Mais encore, faut-il être disposé à voir ce tableau peu flatteur de nous-mêmes, car pour un homme qui se croit libre, pourrait-il ne serait-ce qu'avoir l'idée de se libérer, et par conséquent de se voir. La vision de l'intolérable, écrit Domal, suffit à fonder la nécessité pour la conscience humaine de se transformer. Voir la large impuissante que je suis, reconnaître d'abord cette nature est la seule possibilité de devenir un jour, peut-être, un papillon.
Et contrairement au désespoir, qui est encore ce qu'il y a de plus dégoûtant, dit Mme de Salzman, ce désir de se libérer fait naître l'espoir, l'espérance. Je ne citerai pas la citation de la grande oeuvrerie qui a été citée ce matin par Zeno, sur la chenille et le papillon. Bien plus que l'éveil et un désir de changer, la vision de l'intolérable crée une dynamique vitale, permettant le retour à soi, ici et maintenant.
Rapidement, je vais citer un texte de René qui dit parce que je n'ai pas le désir. Je n'ai pas le désir parce que je crois posséder. Je crois posséder parce que je n'essaye pas de donner. Essayant de donner, on voit qu'on n'a rien.
Voyant qu'on n'a rien, on essaie de se donner. Essayant de se donner, on voit qu'on n'est rien. Voyant qu'on n'est rien, on désire devenir. Désirant devenir, on vit.
Donc d'abord, probablement, sur ce chemin, souffrir d'un inquérissable besoin de comprendre, puis s'éveiller à soi-même, à tout ce qui constitue notre sommeil, puis mourir à cette partie de nous endormis et mécaniques, tuer le vieil homme, comme on dirait dans certaines traditions, puis peut-être renaître, grandir, apprendre et faire enfin. Toutes les traditions désignent ce même chemin, ce même travail.
Mais attention, prenons garde, nous rappelle Domal. Maintenant que ce que j'appelais activité, c'était au contraire de la passivité agitée, qui ne pouvait qu'aggraver le mal. On comprend ici, il souligne la ruse finalement de l'ego qui rattrape toute expérience, fut-elle authentique ? Qui veut ?
Qui ne veut pas ? Et qui aime ? Et qui n'aime pas, en nous-mêmes ? Observer le silence, s'observer soi-même, observer d'où viennent nos réactions, nos actions, ce qui les motive, notre corps, notre pensée, nos émotions ?
Et quel lien existe-t-il entre toutes ces parties ? Dans une profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, pour citer Baudelaire et jouer sur le thème des correspondances, les parfums, les couleurs et les sons se répondent de la même manière que se répondent la tête, le cœur et le corps. Et le travail sur soi, l'éducation intégrale et le développement harmonique de l'homme, passe par cette observation et cette harmonisation des trois centres.
Grâce à un travail sur soi correctement conduit, pour reprendre la métaphore orientale, le passager peut commencer peu à peu à diriger le cocher, la pensée, le cheval, les émotions et la carriole, le corps. L'exercice peut prendre peu à peu un commencement de sens organique, dis donc mal, les trois centres devenant des choses spécifiques, chacun avec son poids et son goût déterminé, son équilibre avec l'ensemble.
Quand la sensation du corps se précise, la carriole commence à ne plus être un facteur d'inertie de trouble, écrit-il, mais un élément de stabilité, comme un contrepoids