La quête du Graal, une quête de soi
Peut-on vivre la quête du Graal à notre époque? Oui, nous répond Franck Gardian qui explore les mythes depuis 30 ans. L'histoire de Perceval le prouve. Perceval le niais (qui vient de "natius", qui vient de naître) est celui qui doit perdre sa niaiserie et acquérir la connaissance; il est celui qui doit apprendre à poser la question. Au départ de la quête, les questions sont essentielles, elles aident le héro à progresser, elles posent des interrogations cruciales comme celles des origines: d'où viens-je? qui suis-je?
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Perceval est un ouvreur de voie en quête d'identité, du "je suis". Il est celui qui doit apprendre à mourir à lui-même pour renaître et retrouver cette sagesse ancestrale et cosmique. Il se destine ainsi à affronter douze épreuves, qui sont autant d'étapes vers la table ronde où siègent les plus grands chevaliers - quête tout à la fois astrologique, alchimique et spirituelle que chacun de nous peut décider d'entreprendre à tout moment.
Extrait de la vidéo
Avant de connaître qui je suis, il faudrait savoir qui je ne suis pas, et ça va être d'ailleurs le chemin de Perceval dont on va parler ce soir.
Parce que finalement, l'histoire de Perceval, c'est l'histoire d'un type qui n'arrive pas à poser une question, et souvent on se dit, pourquoi il ne l'a pas posé, il est vraiment niais, il mérite son nom.
Et c'est vrai, Perceval est un niais.
Alors niais, ce n'est pas du tout péjoratif, aujourd'hui le mot a un peu changé de sens.
Niais, étymologiquement, ça vient de natius, ça veut dire qui vient de naître.
Donc il est plutôt comme un petit bébé innocent qui vient de naître, et donc il a les yeux grands ouverts, comme ça.
Il n'arrête pas de poser des questions tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, comme les petits enfants, vous savez.
Ils sont là, et pourquoi il fait ci, et pourquoi il pleut, et pourquoi, et pourquoi, et pourquoi.
Tellement qu'à un moment, il y a un chevalier qui va lui dire, bon Perceval, ça va, ce serait bien qu'à un moment, tu arrêtes de poser tes questions tout le temps, parce que ça fait désordre.
Et il va tellement bien écouter son maître, Gornement, que lorsqu'il faudra qu'il pose la question avec un grand cul, eh bien, il ne va pas la poser.
Donc c'est ça le grand problème de la quête du Graal.
Et souvent on se dit, bon, pas poser une question, ma foi, poser une question c'est à la portée de chacun.
Je trouve que c'est pas mal que vous vous rendiez compte des difficultés qu'on peut avoir justement à poser des questions.
Il y a des tas de choses qui nous empêchent dans la vie d'en poser, ne serait-ce que le regard des autres, ne serait-ce que la politesse, la courtoisie, la crainte du jugement, etc.
Ou même l'indifférence.
J'ai écrit aussi la quête du Graal, c'est un peu une coquetterie de Medieviste, mais en même temps, c'était pour vous montrer que la question, évidemment, on a commencé par des questions, elle est véritablement au centre de ce récit, de cette histoire.
Puisque comme je vous l'ai dit, on pourrait résumer l'histoire de Perceval de cette manière-là, c'est l'histoire de quelqu'un, d'un niais, comme je vous l'ai expliqué, qui n'a pas réussi à poser une question au moment où il aurait dû le faire.
Et tout ce qui va se passer par la suite, ça va être la conséquence de cet échec, on pourrait dire.
C'est intéressant parce qu'étymologiquement, le mot question et le mot quête, ce sont deux mots qui ont la même racine, qui ont le même étymon.
On pourrait dire que tout commence toujours par une question.
Et d'ailleurs, Platon nous dit que la vertu première du philosophe, c'est l'étonnement.
Si on veut vraiment cheminer dans la voie de la sagesse, il faut commencer par s'étonner.
Et pour partir en quête, je crois qu'il faut d'abord, avant tout, avoir des questions.
C'est aussi pour ça que dans tout mythe, à un moment donné, il va y avoir des questions qui vont être posées au héros, alors sous forme d'énigmes, souvent.
La question est toujours là pour aider le héros à cheminer vers son destin.
Et souvent, la question apparaît au carrefour des chemins.
Symboliquement, c'est intéressant, c'est-à-dire l'endroit où le héros doit choisir entre deux voies, c'est là qu'il va rencontrer un personnage, souvent étonnant, qui va lui poser des énigmes.
Et c'est après avoir répondu à ces énigmes qu'il va pouvoir continuer.
Alors on l'a ça notamment dans beaucoup de mythes, et notamment dans un, le mythe d'Oedipe.
Vous savez qu'Oedipe va rencontrer un personnage qui s'appelle le Sphinx, en cheminant de Corinthe à Thèbes, je crois bien que c'est ça, en arrivant dans une voie, à un carrefour entre Corinthe et Thèbes, il va rencontrer ce personnage qui effraie la ville de Thèbes, qui détruit, qui dévore les gens, qui ne savent pas répondre à ses questions.
Parler d'Oedipe, ce n'est pas non plus totalement hors-sujet, vous n'êtes pas trompé de conférence.
Oedipe et Perceval sont quand même deux personnages qui ont pas mal de liens.
En tout cas, ce sont des personnages qui vont se poser des questions.
Il y a un ordre dans les questions qu'on va se poser.
La première, vous savez, la première question que l'homme va se poser, c'est plutôt d'où viens-je ? Et puis une fois qu'on aura pu répondre à cette question, en fait le d'où viens-je, c'est finalement, qui est-ce que je ne suis pas ? D'où viens-je, c'est quelle est mon hérédité ? Quel est le milieu social d'où je suis extrait ?
Quelle est ma nationalité ?
Donc la première chose que doit faire le héros, c'est comprendre ses origines pour s'émanciper de ses origines.
La deuxième question existentielle, en fait, c'est qui suis-je ? Et là, c'est vraiment le cœur, on pourrait dire, c'est notre question, pour savoir, troisièmement, où vais-je ?
Et c'est intéressant de voir, en fait, que Oedipe va réussir à répondre à l'énigme du sphinx, qui concerne véritablement sa nature, c'est-à-dire, d'où viens-tu ?
Ce qui est intéressant, c'est de voir que dans la question, en fait, il y a une histoire de pied.
Dans son nom, Oedipe porte aussi une énigme, puisqu'il s'appelle, alors je ne sais pas comment on dit en grec, Oedipos, en tout cas, ça veut dire pied enflé.
Donc, dans son nom, il a le mystère de ses origines, parce que vous savez qu'Oedipe, en fait, on lui a percé les pieds quand il était enfant, à la suite d'une terrible prédiction qui disait qu'il allait assassiner son père et coucher avec sa mère.
Donc, les parents d'Oedipe, enfin, le père d'Oedipe a décidé de se débarrasser de son enfant, de l'emmener sur une colline et de le laisser mourir là.
Mais en réalité, il y a un berger qui va se prendre d'affection pour cet enfant et qui va l'éduquer.
Et Oedipe va donc échapper à la mort.
Mais je crois qu'à un moment, pour le transporter, on lui transperce les talons pour le porter et il en garde ce nom de pied enflé.
Ce qui est intéressant, c'est de voir qu'Oedipe va réussir à répondre à cette question, on pourrait dire, très générale de qu'est-ce que l'homme ?
Quelqu'un qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes à midi et à trois pattes le soir avec sa canne.
Mais en fait, il sera incapable de répondre à la question, qui suis-je ?
C'est tout le problème d'Oedipe, d'ailleurs.
Dans son nom même, il n'arrive pas à savoir pourquoi il s'appelle comme ça.
En fait, c'est seulement tardivement et à la fin qu'il va s'en rendre compte.
On pourrait dire que la grande erreur d'Oedipe, c'est de s'acharner à cette question d'où viens-je, d'où viens-je, d'où viens-je ?
Et puis, un petit peu de passer à la question de qui suis-je ?
Et d'ailleurs, à de nombreux moments dans l'histoire, il y a Créon, le régent de la cité de Thèbes, qui lui dit, tu devrais un peu arrêter maintenant de te poser la question.
En fait, lui, il veut absolument savoir qui a assassiné le roi de Thèbes, à tel point qu'il dit, je décrète que l'enquête est lancée et à partir du moment où on aura trouvé l'assassin, il devra partir en exil.
Et en fait, il s'avère peu à peu que c'est lui qui a tué le roi de Thèbes.
Donc ça, ça va être le premier retournement de l'histoire.
Et le deuxième, c'est qu'on va se rendre compte que le roi de Thèbes, c'était son père.
Et évidemment, il a épousé la reine de Thèbes, qui sera sa mère.
Oedipe est un peu accroché comme ça à son passé.
Avec Perceval, ça va se retourner.
On va passer de cette question d'où viens-je à la question centrale du qui suis-je.
Alors, on peut dire aussi qu'entre les deux, il s'est passé quelque chose d'important historiquement, c'est la venue du Christ sur Terre.
Oedipe, c'est un héros pré-christique.
Perceval, c'est un héros post-christique.
Et entre les deux, justement, on verra, il y a eu un événement important, le mystère du Golgotha, qui va marquer historiquement la venue du je suis sur Terre.
C'est quelque chose qui va faire que le héros va complètement se retourner.
Il va avoir un tout autre aspect dans le mythe du Graal que dans le mythe d'Oedipe.
En même temps, ces deux personnages sont très proches.
Ils ont déjà une fonction similaire.
Ce sont deux héros.
Je n'ai pas résisté à l'envie de vous mettre des petites images.
La première, elle est dingue.
Oedipe aussi.
Et puis la deuxième, je ne sais pas de qui elle est, mais on voit bien deux atmosphères assez différentes.
Cette naïveté de Perceval dans la deuxième avec cette innocence du Moyen-Âge.
Je me suis toujours d'ailleurs demandé en tant que médiéviste comment ça se fait que le Moyen-Âge soit aussi naïf, aussi simple.
On a l'impression qu'on perd des tas de choses par rapport à l'Antiquité.
Les anciens avaient une grande connaissance, un grand savoir.
Ils maîtrisaient la perspective.
Ils maîtrisaient la géométrie.
La géométrie, ils connaissaient déjà le système héliocentrique, contrairement à ce qu'on pense souvent.
Et tout d'un coup, il y a ce qu'on appelle le Dark Age, cet âge sombre du Moyen-Âge.