D'Angèle de Foligno à Jean de la Croix
Quel rapport mystérieux peut bien unir, par-delà les époques et les croyances, de fervents mystiques italiens des 13e et 16e siècles, et des poétesses surréalistes du 20e siècle ancrées dans un athéisme revendiqué ? Qu’est-ce qui rapproche le désir du désastre ? Quel est le lien entre érotisme et spiritualité ?
C’est ce que se propose de nous faire découvrir Michel Cazenave, en nous guidant dans le labyrinthe de la "Ténèbre Divine".
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Notre déroutant parcours commence au cœur de l’extase mystique, à la source de ce que l’on nomme théologie négative, selon laquelle ce qui définit Dieu est précisément ce qu’il n’est pas.
De même, cette extase n’est rien moins qu’une rencontre de la transcendance divine, et encore une fois, ce qui la caractérise le plus souvent, c’est finalement l’impuissance à la communiquer, à la définir...
Selon les mots d’Angèle de Foligno : "Ce que je ressens je ne peux le dire, de ce que je vois je ne voudrais partir, c’est pourquoi vivre est pour moi mourir".


Une harmonique (inattendue ?) de cette indicible volupté où la pensée échoue, où l’opposition se dissout, où s’unissent révélation et insaisissable, se fait entendre dans les voix de poétesses surréalistes, dont Michel Cazenave nous offre ici un florilège.
On y retrouve notamment cette perception inversée de la vie et de la mort, comme en témoigne cette formule de Marianne van Hirtum : "Je ne comprends pas cet enthousiasme à la vie". Sentence extrême, qui ne se comprend dans son juste sens qu’à condition d’en découvrir la clef secrète.
Cette clef, égarée dans notre société moderne, est pourtant bien présente dans ses racines antiques. On la trouve chez Platon, fruit d’une intimité entre la folie et la philosophie dont notre époque a tout oublié.
Elle est ici ressuscitée par ces sensibilités essentiellement féminines, dont l’écho nous fait, littéralement, « dé-lirer » (sortir du sillon, des sentiers battus en somme), redécouvrir l’origine et le sens véritable des mots qui disent le vertige, l’impensable, l’inexprimable. Ces voix atemporelles réinventent le désir, dépassent les limites du connu, ouvrant sur le bouleversement de ce "Rien de l’Amour Absolu [qui] est la mort de la mort". (Nora Mitrani).
Souhaitez-vous parcourir ce "chemin de traverse vers les poétesses surréalistes : d'Angèle de Foligno à Jean de la Croix en passant par Thérèse d'Avila ?"
Suivez donc Michel Cazenave dans cette communication de 33 minutes enregistrée à l’université du Mirail (Toulouse) lors du colloque "Mystique, littérature et arts de la représentation du XIXème siècle à nos jours", organisé par Lydie Parisse.
Extrait de la vidéo
Je voudrais rappeler que le fameux Que muero porque no muero, c'est d'abord l'origine dans la mystique italienne et dans la mystique italienne du XIIIe siècle. J'ai apporté là le texte exact de Angelo Faligno, qu'on trouve dans ce qu'on appelle les pas supplémentaires de ce qu'il est convenu d'appeler son mémorial, où elle déclare « ce que je ressens je ne peux le dire, de ce que je vois je ne voudrais partir, c'est pourquoi vivre et pour moi mourir ».
Et on sait très bien que quelqu'un comme Saint-François d'Avila et derrière évidemment Saint-Jean de la Croix ont lu Angelo Faligno, nous en avons les attestations aujourd'hui. Ce qu'il faut bien voir c'est que cette déclaration intervient au moment où Angèle pénètre dans ce qu'elle appelle d'ailleurs elle-même la ténèbre divine, la ténèbre divine au sein de la Trinité, c'est-à-dire là où elle déclare qu'elle ne trouve rien, que Dieu est tout et que Dieu est au-delà de tout et où donc ça ne peut se comprendre que dans une perspective de théologie négative et où elle entre dans ce qu'elle appelle le néant du néant d'une certaine manière et d'un certain point de vue, on voit comme elle est extrêmement proche de ce que déclare quelqu'un comme le pseudo de Ni dans sa théologie mystique lorsqu'il déclare de la cause universelle, de la cause universelle qui serait Dieu qui n'est ni ténèbre, ni lumière, ni erreur, ni vérité, c'est-à-dire vous voyez comment on est vraiment dans l'accumulation des négations, dont on ne peut absolument ni rien affirmer, ni rien nier, dont lorsque nous posons des affirmations et des négations qui s'appliquent à des réalités à l'affaire d'Iraël d'elle-même, nous n'affirmons ni ne nions rien, car toute affirmation reste en-deçà de la cause unique et parfaite de toute chose, car toute négation reste en-deçà de la transcendance de celui qui est dépouillé de tout et se tient au-delà de tout.
C'est-à-dire qu'il y a cette idée, justement avec Angèle Le Foligno, c'est que dans le rapport érotique, je me permets ce mot, qu'elle a directement avec le Christ, puisqu'elle est évidemment dans l'horizon d'une civilisation chrétienne, dans le rapport qu'elle a avec le Christ, qui est parfois d'une manière extraordinairement érotique, parce que lorsqu'elle a la vision du Christ dans le tombeau par exemple, elle explique comment elle se penche vers lui, comment elle le touche, et comment il y a quelque chose qui se déclenche en elle, qui va l'amener à l'extase, comment dans ce rapport qu'elle a avec lui, de cette manière on rejoint ce que dit le pseudo-Denis dans les noms divins, c'est-à-dire qu'elle peut enjouir partout, en tout, c'est-à-dire au niveau des manifestations, de ce que à peu près à la même époque, Maître Ecarte déclare comme étant le Deus Revelatus, le Dieu révélé, mais qu'au-delà, il y a le Deus Absconditus, le Dieu caché, le Dieu caché qui est dans une pure ténèbre, qui est dans un pur néant de lui-même, et de ce point de vue-là, nous sommes très proches, vous savez, de la déclaration de Maître Ecarte, la révélation de Saint-Paul sur le chemin de Damas, lorsqu'il tombe de son cheval, il se releva et il ne vit rien, et ce néant était Dieu.
C'est-à-dire qu'il y a quelque chose qui est de l'ordre de la jouissance, car Angèle de Foligno se sert beaucoup de ce mot, il y a quelque chose qui est de l'ordre de la jouissance, à condition de se rendre compte que, comme elle le dit elle-même, la jouissance c'est de l'ordre de la non-jouissance. La non-jouissance veut dire une jouissance qui dépasse ce que nous, humainement, nous appelons la jouissance.
Et puis on va voir que c'est précisément ce qui va être repris par Sainte-Thérèse d'Avila dans son poème Les Aspirations à la vie éternelle, dont vous connaissez certainement le tercer de début, Je vis sans vivre en moi, et de telle manière j'espère que je meurs parce que je ne meurs pas. Ce qui est déjà étonnant, c'est que lorsqu'on lit ce poème, dans la première strophe, on trouve je vis déjà hors de moi depuis que je meurs d'amour, c'est-à-dire où c'est tout le rapport au Christ qui est posé et qui fait que, dans la vie courante, on espère tout le temps quelque chose qui soit au-delà de cette vie et où il y a cette idée que l'on va trouver dans la cinquième strophe, si je me rappelle bien, de ce poème de Sainte-Thérèse d'Avila, à savoir que ce n'est que par la mort que l'on atteint la vie, c'est-à-dire que lorsque nous allons vers la mort, pour reprendre la parole fameuse d'un ancien dirigeant français, mais c'était à Rome évidemment qu'il a déclaré, lorsqu'on va vers la mort, on va vers la vie avec un grand V majuscule et on sait qu'on s'est beaucoup posé la question de savoir, puisque le thème va être repris par Saint-Jean de la Croix, quelle était l'antécédence si Saint-Jean de la Croix avait copié Sainte-Thérèse d'Avila ou si Sainte-Thérèse d'Avila avait copié Saint-Jean de la Croix, on est obligé de se dire que Sainte-Thérèse d'Avila avait écrit en 1571 et que le poème que l'on cite toujours de Saint-Jean de la Croix, dans lequel il reprend ce thème, Je meurs de ne pas mourir, il commence par un tercer qui est là, où il recopie exactement les mots de Sainte-Thérèse d'Avila, on sait qu'il l'a écrit sept ans après en 1578, qui sont intitulés Les Coplaces, le chant de l'âme d'une certaine manière, qui peine à voir Dieu, et où on voit très bien que dans ce poème, dans la deuxième strophe, il y a cette vie que je vis, c'est la privation de vivre, et puis à la fin de la quatrième strophe, et si je vis encore plus, est-ce que vivre encore, ce n'est pas mourir, et avec cette idée que le corps à sa place, ce qu'on va retrouver justement chez un certain nombre de poétesses surréalistes, qui s'en inspirent, le savent-elles ou ne le savent-elles pas, je ne me prononcerai pas sur ce point, mais où on voit très bien qu'elles sont irriguées de ce point de vue là, où le corps à sa place, je rappelle dans l'autobiographie de Sainte-Thérèse d'Avila, lorsqu'elle raconte la scène de ce qu'on appelle la transverberation, dans laquelle elle ajoute, et on sait très bien que le corps n'y est pas complètement étranger, lorsqu'on remonte à Angéano Foligno, on voit très bien comment sans arrêt elle explique qu'il y a une sorte de rapport quasiment charnel avec le Christ, cette scène de la mise au tombeau, puis lorsqu'elle entre dans le néant de Dieu, dans lequel elle explique que ce sont ses bras, ce sont ses mains elles-mêmes qui jouissent, comme si effectivement tout le corps était présent dans ce type d'expérience, et où on est obligé de faire la différence entre ce qui est le néant, ce que le pseudonyme de la théologie mystique appelait le néant suressentiel, de sa manière, et ce qui est de l'ordre, précisément de la manifestation.
On retombe sur ce thème du Dieu caché et du Dieu révélé, ou ce que Maître Eckhart appelait le Gottheit, la déité en tant