Nikolaï Fiodorov et l'œuvre commune : ressusciter les morts (sur "la liturgie hors de l'église")

Le philosophe russe orthodoxe Nikolaï Fiodorov (1829 - 1903) a été le théoricien de deux projets grandioses : rendre l’humanité immortelle et conquérir l’espace (cf. « le cosmisme » du XIXème siècle en Russie). Certes, d’autres penseurs ont eu les mêmes ambitions que lui. Mais sa spécificité, c’est de vouloir ressusciter toutes les générations disparues, et cela, grâce aux efforts conjugués de l’humanité toute entière, unie dans un élan de solidarité proprement universelle.

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Cette double opération (ressusciter les morts et conquérir le cosmos) devait s’appuyer sur les avancées de la technologie et de la science. Et donc la maitrise des forces de la Nature.

L’œuvre commune est une victoire contre la mort : « les vivants ont une dette à l’égard de leurs ancêtres et les générations successives doivent être solidaires des précédentes… »

Chez Fiodorov cette confiance dans les possibilités humaines se conjugue à une réflexion sur l’autocratie, vue comme un système politique universel, idéal, qui rappelle sur certains points la notion de « royauté sacrée ». Comme le roi magicien contrôle le vent et la pluie, le tsar contrôle la nature, et c’est ainsi qu’il doit conduire son peuple vers la prospérité, mais aussi l’humanité toute entière vers la régulation des éléments hostiles et la victoire sur la mort….

Exposé enregistré de la 38ème Journée Politica Hermetica (décembre 2022) consacrée à la thématique « Ésotérisme et action politique » et que nous remercions.

Extrait de la vidéo

Merci beaucoup de m'avoir permis de participer à ce colloque avec une question qui, sans doute, est un peu une gageure, parce que Nikolai Fyodorov a toujours affirmé son complet positivisme et scientisme. Et vous verrez même qu'il a refusé toute idée d'une transcendance, ce qui est paradoxal pour un penseur chrétien. Mais on va voir donc comment tout ça s'organise dans son œuvre. Donc, Nikolai Fyodorov, dont on vient de publier un gros livre aux éditions des Cirthe, justement sur lequel je me fonde, « La philosophie de l'œuvre commune », avec ses publications principales.

Les autres publications, mais enfin, l'essentiel, c'est « La philosophie de l'œuvre commune ». Il est né en 1829 et mort en 1903. Donc, il est le théoricien de deux projets grandioses, « Rendre l'humanité immortelle » et « Conquérir l'espace ». On le voit, il est très proche, par certains traits, de courants tout à fait contemporains, le transhumanisme, l'immortalisme.

En général, d'ailleurs, les deux aspects sont liés, immortalité et conquête de l'espace. Mais la spécificité de Fyodorov, c'est de vouloir ressusciter toutes les générations disparues, grâce aux efforts conjugués de l'humanité entière. Et ce processus, donc, on vient de traduire l'ensemble de son œuvre qui s'appelle « La philosophie de l'œuvre commune », mais il a fallu distinguer la résurrection opérée par les efforts de l'humanité, conformément à la volonté de Dieu, de toute façon, et la résurrection, en tant que telle, qui n'est pas opérée par l'homme.

Donc, on a choisi le terme « ressuscitation », qui est un barbarisme, mais qui permet de distinguer les deux. Cette double opération, ressusciter les morts et conquérir l'espace, est censée être réalisée grâce aux avancées de la technologie et de la science. En apparence, la pensée de Fyodorov se caractérise par un scientisme, un positivisme extrême, d'où la difficulté de parler d'ésotérisme dans son cas, qui est une véritable gageure, mais qui est très stimulante.

Son positivisme s'adresse à la question qui est l'inconnue par excellence, celle de la mort. Je cite « C'est la doctrine de la ressuscitation qui est le positivisme véritable, un positivisme appliqué à l'action, ayant dépassé le stade scolaire, un positivisme qui exclut l'agnosticisme, l'idée que quelque chose puisse être inconnaissable. » On retrouve là l'une des idées fondamentales des temps modernes, celle des limites de la connaissance.

On pourrait croire même que Fyodorov a les mêmes positions qu'au début du XVIe siècle, quand l'invention du télescope a complètement bouleversé la représentation qu'on avait de la place de l'homme dans le monde. Comme disait Blumenberg, quand les avancées techniques permettent de s'attendre à un accroissement constant de la réalité accessible. Donc à cette époque où ce qu'on appelle la curiosité théorique ne se donne plus de limites a priori, ce qui est invisible aujourd'hui sera visible demain.

Fyodorov s'inscrit donc dans cette conception qui nous renvoie à des époques caractérisées par des découvertes majeures, qui ouvraient des perspectives infinies. Pour Fyodorov, ces bouleversements qui sont en particulier caractéristiques du XVIe et du XVIIIe siècle s'ajoutent à l'idée d'évolution, cette découverte majeure de son temps. On sait le retentissement que l'origine des espèces de Darwin a eu sur toute la pensée de cette époque-là.

On a vu même surgir l'idée, qui a été très vivante en Russie, qu'on pourrait créer pour l'homme de nouveaux organes. Et l'idée d'un homme qui aurait enfin la totalité de ses organes, on ne sait pas très bien à quoi ça correspond, vraiment a été très développée à ce moment-là. Donc le principal objet de réflexion de Fyodorov c'est la mort. La mort, dit-il, est un phénomène inconnu.

Nous ne connaissons pas, je cite, l'essence de la mort. Et là, il bat les positivistes sur leur propre terrain. Car ceci donna la mort un caractère absolu qui ferait obstacle à toute connaissance. Or, dit Fyodorov, je le cite, dans le cas contraire, si la mort n'a pas un caractère absolu, il leur faut reconnaître qu'elle ne sort pas du domaine accessible à notre connaissance et à notre action.

Je cite encore, la mort ne peut être considérée comme effective que lorsqu'il est impossible, par quelques moyens que ce soit, il souligne, de rendre la vie, ou quand tous les moyens qui existent dans la nature, ou, alors là c'est moi qui souligne, qui peuvent être découverts par l'espèce humaine, ont déjà été utilisés. Fin de citation. Donc, le problème est celui de la connaissance, dont les limites sont sans cesse repoussées dans l'évolution de l'humanité.

Mais, en second lieu, c'est le problème de toutes les limites, spatiales, temporelles. Et cette remise en question focalise son attention sur l'idée de fin, la notion de fin et, de façon inattendue, lui qui veut ressusciter l'humanité, il évoque souvent la possibilité d'une fin catastrophique du monde, si l'homme refuse d'accomplir la volonté divine. Cette mise au centre de la notion de fin prend la forme de préoccupations écologiques qui sont extrêmement fortes chez lui et qui sont en consonance totale avec notre époque.

Ce qui est particulièrement étonnant dans la philosophie de l'œuvre commune. Ces préoccupations-là lui donnent une actualité stupéfiante, en particulier les conséquences de l'activité industrielle sur l'existence de la planète. Le scientisme de la deuxième moitié du XIXe siècle permet d'affirmer que l'accroissement des continus des connaissances donnera la possibilité finalement de vaincre la mort. Mais, en fait, ce sont deux théories héritées du XVIIIe mais même en partie du XVIIe qui sous-tendent l'enseignement de Fjodorov, deux grandes théories.

D'abord, l'assimilation du vivant et du mécanique, comme s'il n'y avait pas de différence de nature entre eux, et la loi de la conservation de la matière. Je cite « Il faut malgré tout rappeler acquis de droit que la putréfaction n'est pas un phénomène surnaturel,

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