Modernisation et Tiers Inclus
Dans un double rapport de "reprise et de contestation" le mécanisme de l'évolution des théories philosophiques et scientifiques occidentales ressemble de manière frappante à au procédé botanique appelé "greffage". En effet, en Occident, le progrès de la pensée se manifeste par la confrontation à une tradition de pensée déjà en place, dont les idées sont massivement critiquées, mais jamais rejetées en bloc de façon apriorique. Ce n'est donc pas par rejet qu'une idée est remplacée mais par greffage.
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Comment les choses se sont-elles passées en Europe de l'Est? Plus particulièrement en Roumanie? Comment l'évolution de la pensée scientifique et philosophique s'est-elle faite dans ce pays périphérique?
Et quels étaient les rapports avec les pays considérés comme centre? Cette notion de centre et périphérie est-elle d’ailleurs promise à évoluer? Cette conférence (20 min) a été enregistrée à l’Unesco lors du Colloque « A la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui » et organisée par Basarab Nicolescu (CIRET), en 2010.
Extrait de la vidéo
Comment est-ce possible de faire ressortir deux choses ?
Ma communication vise à faire ressortir deux choses.
Que les jugements traditionnels sur la modernisation se heurtent à des obstacles de nature logique et descriptive, et qu'une description de type Lupasco-Nicolescu n'engendre point de telles difficultés.
L'Occident, lorsqu'il évoque le processus de modernisation, vise le mécanisme par lequel la modernisation est produite.
Les pays de l'Est européen, lorsqu'ils parlent de modernisation, entendent deux choses.
Ce que l'Occident entend également par modernisation, mais aussi le processus par lequel la modernité se trouve importée.
Au centre, la modernité ne revêt qu'une seule signification, sa production.
Quant à la périphérie, elle en a deux, sa production au centre et sa reproduction par imitation à la périphérie.
Les deux visions diffèrent radicalement.
Nous pouvons étudier la différence de la meilleure manière en partant du cas de la modernisation scientifique, qui présente l'avantage de constituer un cas plus simple que la modernisation institutionnelle, économique ou sociale.
Les sciences modernes de la nature dérivent des mathématiques et de l'astronomie élaborées dans l'Antiquité par les Grecs et perfectionnées dans le Moyen-Âge précoce par les savants arabes.
L'idée n'est point venue à l'esprit des Grecs ou des Arabes que les mouvements irréguliers puissent être décrits de la manière mathématique.
A l'instar des Grecs, les Arabes se sont limités à la mathématisation des mouvements considérés parfaits, qui étaient exclusivement les mouvements circulaires des corps célestes.
La grande somme de ce type de sciences, l'astronomie mathématique, fut l'almageste de Ptolémée, alors que la philosophie de la nature qui circonscrivait ses résultats scientifiques était l'aristotélisme.
Les germes des sciences modernes de la nature virent le jour au XIVe siècle en tant que réflexion critique à l'intérieur de l'aristotélisme.
Ainsi, le premier succès dans la voie de la mathématisation des mouvements irréguliers, le mouvement uniformement accéléré, uniformiter-diformiter, fut obtenu au cours de la première moitié du XIVe siècle par des aristotéliciens de Oxford.
C'était le Merton College.
C'est exactement la même démonstration géométrique que reprendra au début du XVIIe siècle Galilée au Galilée.
La méthodologie de recherche objective sur la nature à l'aide de l'observation guidée par la logique fut élaborée par des philosophes et des logiciens aristotéliciens bien avant Galilée au Galilée.
Galilée n'eut qu'à reprendre ses remarquables contributions scolastiques en les modifiant dans le sens de donner aux mathématiques la primauté sur la logique et de la sorte contribuer à la soi-disant mathématisation de l'expériment, une des marques des sciences modernes de la nature.
Il en résulte qu'en Europe occidentale, les sciences de la nature sont nées de manière organique par un processus de croissance continue sans discontinuité.
Une des images possibles en est celle proposée par Otto Neurath.
En mer, le navire ne peut être réparé qu'en marche par des rapiessages successifs.
Après quantité de paré-réparations, l'aspect du navire initial se trouve radicalement changé, de sorte que si on comparaissait, après un lat de temps conséquent, l'apparence première à la dernière, on saurait croire qu'il s'agit d'un navire différent, alors qu'en fait l'aspect ultime est issu de celui initial, par des menus changements et rajouts successifs.
Le mécanisme par lequel sont nées les sciences modernes de la nature ressemble de manière frappante à ce qu'on connaît en botanique comme greffage.
La physique moderne est issue des sciences de l'Antiquité, de l'aristotélisme et de la théologie aristotélisante du Moyen-Âge par un mécanisme de greffage successif.
Sur le tronc préexistant de l'aristotélisme sont venus se greffer l'un après l'autre des sciences issues de plusieurs disciplines et traditions culturelles diverses qui ont graduellement modifié le tronc de base, si bien qu'en fin de compte il en résulte une plante fort différente de celle sur laquelle le premier greffage a été opéré.
La science de Descartes se greffe sur la tradition aristotélicienne, par rapport à laquelle elle est fort critique d'ailleurs, mais dont elle reprend l'horizon conceptuel et la formulation des problèmes.
Souvenez-vous de l'index colastico-cartésien de Étienne Gilson.
Le cartésianisme entretient un double rapport à l'aristotélisme, violente contestation explicite et tacite reprise intellectuelle.
À son tour, la science de Newton se positionne de manière fortement critique par rapport à la tradition cartésienne, mais nourrit à son égard le même double rapport de reprise-contestation.
Tout comme Descartes par rapport à Aristote, Newton combat Descartes en le reprenant.
C'est bien le mécanisme de greffage que nous venons de mentionner.
En Occident, le progrès de la pensée se manifeste par confrontation à une tradition de pensée déjà en place, dont les idées sont massivement critiquées, mais jamais jetées à la poubelle de manière a priori.
Par leur critique, elles sont reprises dans les résultats même de la recherche.
Les idées ne viennent pas être remplacées en les jetant à la poubelle, mais par greffage.
Comment les choses se sont-elles passées en Europe de l'Est ?
Le cas de la Roumanie, par certains de ses traits extrêmes, est fort instructif.
Avant le XIXe siècle, il n'y avait pas, dans les principautés roumaines, ni université, ni chercheurs indépendants.
Sont toutefois mis en place à la fin du XVIIe siècle en Valachie et au début du XVIIIe siècle en Moldavie, une sorte de collège exclusif appelé Académie Princière, où l'on enseignait en grec, le grec étant, d'après la formule de l'historien Nicolas Eyorga, l'organe de la culture supérieure en Orient.
Les professeurs qui y enseignaient étaient des très fameux dans le monde de la culture grecque des Balkans de cette époque-là.
Le coursus scientifique se fondait sur les cours de physique de Théophile Corridale, mort en 1646, qui fit ses études à Padoue sous la direction du fameux aristotélicien Cesare Cremonini, à la fin du XVIe siècle.
Étudier la physique dans les Académies Princières pendant la quasi-totalité du XVIIIe siècle revenait à étudier les huit livres de la physique d'Aristote à partir des commentaires écrits dans la première moitié du XVIIe siècle par Corridale.
Passés 1763 en Moldavie et 1775 en Valachie, pour tenir compte des progrès de l'époque, l'enseignement des sciences fut enfin réformé.
Ils ont suivi l'introduction de la physique de Christian Wolff, qui cohabita avec l'aristotélisme dans sa variante Corridale jusqu'au tour de 1800.