Stéphane Lupasco, temps et contradiction: vers une nouvelle logique de l’histoire?
L'oeuvre de Stéphane Lupasco (philosophe, physicien, mathématicien) malgré son originalité et sa puissance, reste encore méconnue. L'ampleur de sa réflexion, l'intense originalité de ses travaux ont posé de nombreux problèmes d'interprétation et lui ont valu l'ostracisme d'une grande partie des milieux académiques. Toutefois, elle exerce une influence souterraine, notamment par sa Logique dynamique du Contradictoire, fondée entre autre sur le principe non conventionnel de Tiers inclus.
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Une dynamique inhérente à toute manifestation de la matière et de l'humanité. A travers le prisme de cette logique générale, Adrian Cioroianu,historien et ancien ministre des affaires étrangères roumaines, va analyser la situation macro-politique actuelle. Plus particulièrement, Cioroianu va suivre la logique lupascienne de l'identique et du diffèrent en la vérifiant dans l'une des plus spectaculaire transition du pouvoir contemporain : le passage de relais du statut de « super puissance » des Etats-Unis à la Chine.
L'histoire est-elle logique? En quoi l'évolution de la situation politique et culturelle d'aujourd'hui s'inscrit-elle dans la logique de l'homogène et de l'hétérogène?
Sommes-nous en train d'assister à l'essor d'une nouvelle logique, d'un nouveau paradigme?
Réponse de l’auteur dans cet exposé de 18 min, enregistrée à l’Unesco lors du Colloque « A la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui » et organisé par Basarab Nicolescu (CIRET), en 2010.
Extrait de la vidéo
Je veux parler sur ce qui me semble fascinant et vraiment fascinant dans l'héritage intellectuel du philosophe Stéphane Lepascoe, qui, à mon avis, est un triade de détails qui marquent sa postérité. Premièrement, c'est l'ampleur de la réflexion lupacienne. Nous en parlons d'un homme qui n'a pas fait vœu de pauvreté en matière de connaissance, comme disait Mireille Chabal, qui continuait, son appétit de Boyard-Moldave est sans limite.
De la microphysique, il passe à la biologie, puis à la neurobiologie, puis aux sciences humaines. De nombreux textes sont dédiés à l'art, à la peinture abstraite et presque tous ces livres sont hantés par le problème de l'affectivité, seule donnée ontologique, pense-t-il, disait Mireille Chabal. Le deuxième détail, il est difficile à dire si, parmi les philosophes et les savants du XXe siècle, on trouve des cas semblables, des œuvres capables de poser tant de problèmes de réception.
C'est sûr que les milieux académiques ont été surpris par l'intense originalité de ces travaux, qui souvent allaient à contre-courant. Le texte de ce présocratique involontaire, comme le décrivait Constantinoïka, porte en elle-même un dilemme qui n'a jamais trouvé une solution. Et Bessarab Nikolescu, un de ses plus fidèles disciples, exprimait ce dilemme de la manière suivante. « Sa déception fut grande, car l'édifice de la science est fondé sur le principe de la non-contradiction.
Les savants sont paniqués face aux termes « contradictions », disait Nikolescu, et par conséquent, Stéphane Loupasco est aujourd'hui relativement méconnu en France et plus encore en Roumanie, et l'impact de sa réflexion est loin d'être consumé. Enfin, le troisième détail, et peut-être le plus important, est ce principe tellement non-conventionnel, dénommé la logique du tiers inclus. Chez Loupasco, cette dynamique de la contradiction est inhérente à n'importe quelle manifestation de la matière ou de l'humanité.
Le tiers inclus y participe. Le rêve des anciens philosophes grecs d'assembler et de raccorder les sciences de l'esprit et les sciences de la matière devient plus proche d'un accomplissement quand Loupasco parle de l'ordre des événements dans le monde supra-réel ou sous-réel des hommes. Parce que le monde des hommes a une nature logique, dit Loupasco, et parce que tout est lié et entretissé, chaque paire d'événements ou d'effets que nous enregistrons n'existe pas séparée, mais dans un rapport bidirectionnel un avec l'autre, en se dominant réciproquement dans une éternelle évolution.
A mon avis, Loupasco, comme je l'imagine après ce texte que j'ai lu, serait intéressé d'une manière naturelle par la macroévolution politique et culturelle du monde contemporain. Voilà le motif pour lequel mon enjeu ici est d'appliquer le principe du tiers inclus dans une analyse de la situation politique internationale. Je vais essayer de suivre la logique loupastienne de la contradiction entre l'identique et le différent et de la vérifier dans une des plus spectaculaires évolutions de la contemporanéité, c'est-à-dire la transition présumée du statut de super-pouvoir des Etats-Unis vers la Chine.
Stéphane Loupasco est mort en 1988 et donc il n'a pas été témoin à la fin de l'Empire soviétique dont l'extase et l'agonie ont marqué étroitement la seconde moitié du XXIe siècle. D'autant plus Loupasco et beaucoup d'autres ne pouvaient pas pressentir dans les années 80 l'essor extraordinaire des économies de quelques Etats comme l'Inde ou le Brésil ou en particulier la Chine, essor qui allait se profiler dans les deux décennies suivantes à la chute du communisme dans l'Europe de l'Est.
Comme vous le savez, parmi les historiens et les philosophes de l'histoire, existe un débat jamais épuisé sur le caractère logique ou non logique de l'histoire. Est-ce qu'il existe la logique de l'histoire ? L'histoire est-elle logique ? Bien sûr, je ne me propose pas ni de résoudre ni de prolonger ici ce conflit.
Tout ce que je fais est d'observer qu'à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le grand empire de l'époque, la Grande-Bretagne, a cédé la place et le pouvoir à un pays émergente nommé les Etats-Unis d'Amérique. Autrement dit, le transfert du pouvoir s'est produit à l'intérieur du monde occidental entre deux Etats qui partageaient les mêmes valeurs, sinon identiques de ce point de vue. Ma thèse ici est de prouver que les relations actuelles entre le monde occidental et le nouveau groupe informel des pays émergents, comme le groupe BRIC que je discute en bas, illustrent un des concepts clés de Loupasco, c'est-à-dire la relation d'interconnexion qui existe au niveau du binôme, l'identique qui est l'homogène et le différent qui est l'hétérogène.
À mon avis, notre siècle connaîtra un vrai changement dans le paradigme historique des grands pouvoirs et nous serons probablement témoins d'une alternance au pouvoir entre des empires identiques et des empires différents. Si nous acceptons que l'histoire moderne a eu jusqu'ici une certaine logique, c'est-à-dire un sens, il est fortement possible que le siècle actuel apportera une logique différente.
Le deuxième chapitre de mon intervention s'appelle « Le tiers exclu dans le monde post-communiste ». Au début, c'était l'euphorie, comme les régimes communistes tombaient uns après les autres et comme l'Union soviétique périssait dans une implosion de proportions historiques, le monde occidental semblait condamné à l'élargissement. Le système occidental en tant que tel, avec ses principes économiques, avec ses valeurs politiques et sociales, allait en avant, avançait vers l'Europe de l'Est et vers la Russie.
C'était bien sûr au début des années 90. Autrement dit, le différent perdait du terrain et c'était l'identique qui faisait des progrès. Celui qui exprimait le mieux cette euphorie, c'est un jeune à l'époque, à l'époque politologue américain, issu lui-même d'une famille émigrée de Japon. Le livre de Francis Fukuyama, publié en 1992, développait un article publié très tôt en septembre 1989, l'idée centrale était que la guerre froide devenait un chapitre de l'histoire et que le futur appartenait au modèle capitaliste-démocrate-libéral qui allait conquérir le monde.
En détails suggestifs, le titre de l'article, origineur de Fukuyama, avait à la fin un