Lupasco et la translogique de l’affectivité
Quel est l'impact de la philosophie du tiers inclus de Stéphane Lupasco (1900-1988) dans le monde de la logique, de la théorie du langage, de la psychanalyse, de l'épistémologie et de la transdisciplinarité ?
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Jean-Louis Revardel aborde ici la notion d’affectivité que Stéphane Lupasco plaçait à un niveau ontologique. Si le monde macrophysique est à dominante d’homogénéisation et le monde biologique à dominante d’hétérogénéisation, à la lumière des découvertes de la physique quantique : quel lien pouvons-nous établir entre le monde de la microphysique et le monde neuropsychique... ?


Réponse de l’auteur dans cet exposé de 20 minutes.
Cette conférence a été enregistrée à l’Unesco lors du Colloque « A la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui ».
Extrait de la vidéo
Ma double orientation de biologiste et de psychothérapeute m'a ouvert à la pensée de Stéphane Lupasco, par l'intermédiaire du CIRES bien sûr, en ayant connu Massara Nicolescu. Évidemment, je vais parler à la frange de l'élaboration de Stéphane Lupasco puisque l'affectivité était pour lui une grande question d'ordre ontologique et il se demandait quoi faire de cela. Dans un premier temps, pour Lupasco, en fait, il s'agissait de dépasser le concept, si vous voulez, de la pensée classique, c'est-à-dire A, non A.
Et la première différenciation qu'il a faite était entre le monde macrophysique et le monde biologique où le monde macrophysique est dominante d'homogénéisation et le monde biologique est dominante d'hétérogénéisation. Et Lupasco a nettement formulé que A et non A ne sont pas des éléments statiques, c'est-à-dire dans la fixité, mais qu'ils correspondent à des dynamismes et ça c'était déjà une grande évolution de la pensée.
Et on peut voir que s'il y a un certain affrontement dans ces deux A et non A, il ne peut pas y avoir totale potentialisation de l'un ou actualisation de l'autre car s'il n'y avait qu'actualisation du monde macrophysique, nous n'existerions pas et s'il n'y avait qu'actualisation du monde biologique, il n'y aurait plus de Terre sous nos pieds. Autrement dit, le monde serait tout autre que ce que nous connaissons.
Et Stéphane Lupasco s'est interrogé donc sur un troisième terme, une troisième matière, une troisième concrétisation de l'énergie qu'il a appelée donc ce troisième terme. Et c'est intéressant de voir ce matin les différentes interrogations, en particulier au niveau du débat, si vous avez vu ce qui a été exprimé par cette gestuelle de dire mais en particulier au niveau de la Chine, mais où allons-nous nous situer ?
Est-ce que la Chine sera, ça n'a pas été formulé, ça a été exprimé dans la gestuelle, est-ce que la Chine sera en fait du même niveau que les autres, c'est-à-dire un troisième terme de même niveau ou un troisième terme d'un autre niveau ? Et c'est tout ça la question, si vous voulez, quand nous parlons de troisième terme, de quoi parlons-nous ? D'un élément ternaire ou d'un élément répondant à de nouvelles lois ?
L'avancée de Lupasco, donc, c'est d'avoir formalisé un dynamisme antagoniste. Et il montrait bien que le point le plus réactif, c'était en fait un point médian de mi-actualisation, mi-potentialisation de chacun des deux pôles. Et il a essayé de dégager cette notion, ce concept de troisième terme qu'il voyait en fait comme un troisième terme régulateur des extrémités, des extrêmes. On pourrait s'autoriser à dire des extrémismes par rapport aussi à des formulations de ce matin.
En fait, il a fini par exprimer ce troisième terme comme un creuset phénoménal dont les expressions seraient le monde micro-physique et le monde neuropsychique. Alors, nous étions déjà à l'époque du début de la pensée quantique. Le monde micro-physique, cela pouvait se concevoir déjà. Mais le monde neuropsychique, Stéphane Lupasco a fait preuve d'une audace et d'une grande intuition puisque maintenant, on commence à se rendre compte effectivement que dans la sphère psychique, et je l'illustrerai aussi plus loin, dans l'affectivité, il y a quelque chose de l'ordre de propriété que l'on pourrait rapprocher de ce monde micro-physique répondant aux lois du quantique.
Donc c'est vraiment une intuition majeure à ce niveau-là. Et au sujet des deux autres niveaux, macro-physique et biologique, il représente comme des émergences de ce creuset phénoménal. C'est-à-dire qu'on se trouve ici, dans cette pensée-là, tout à fait dans la conception actuelle du monde quantique qui serait originaire et dont auraient dérivé toutes les actualisations de notre monde actuel, y compris nous-mêmes.
Et au sujet de l'affectivité, Stéphane Lupasco disait « Impossible au moyen des causalités antagonistes, contradictoires et dialectiques que j'ai mises en lumière, l'affectivité ontologique les baigne cependant déterminante de par une sorte de cybernétique signalisante translogique d'une singulière puissance sans laquelle les comportements des hommes semblent dénués de sens. » Je fais appel ici à une citation d'un de ses derniers ouvrages « L'univers psychique ».
Au début de son travail, dans son mémoire que j'ai présentée tout à l'heure, dans sa thèse originaire en 1935, il parlait de « allogique » pour qualifier l'affectivité. C'est-à-dire qu'il ne voyait pas que l'affectivité puisse suivre le lieu d'une logique. Et 40 ans plus tard, en 1975, il qualifie l'affectivité de translogique, ce qui montre un trajet chez lui. Et c'est pour aussi arriver à cette notion-là de dire que, en fin de compte, Stéphane Lupasco nous a ouvert la voie de la transdisciplinarité, c'est-à-dire nous a ouvert la voie de la réflexion du trans.
Et en fait, il faut reconnaître que c'est Bassarab Nicolescu qui a levé ce verrou vers la transdisciplinarité, qui a levé ce verrou sur la voie déjà ouverte par Lupasco en formulant le concept de changement de niveau de réalité. A ce moment-là, dans ce concept, le troisième terme n'apparaît plus, et cela de manière claire dans la conceptualisation de Bassarab, n'apparaît plus appartenant au même niveau que les deux autres réalités, mais appartenant à un niveau d'ordre supérieur, c'est-à-dire répondant à d'autres lois.
Et Bassarab dit que deux niveaux de réalité sont différents si, en passant de l'un à l'autre, il y a rupture des lois et rupture des concepts fondamentaux. Et ça, c'est une idée majeure, et c'est quelque chose aussi que notre psyché a du mal, disons que ça dérange. Disons que l'hiatus, ça nous dérange beaucoup dans la pensée, et Bassarab souligne bien qu'il y a rupture de lois et rupture de concepts fondamentaux.
Et cela a de grandes implications. On peut représenter schématiquement le concept de changement de niveau de réalité.