Hadewijch d’Anvers et Marguerite Porete: la mystique féminine au XIIIème siècle

Nous sommes en 1310, soit quatre années avant l’exécution de Jacques de Molay : une vieille dame monte sur un bûcher érigé tout spécialement pour elle en place de Grève à Paris. A ses pieds, dans la paille, ont été jetées pêle-mêle les reproductions de son ouvrage "Le Miroir des Ames simples". Son nom : Marguerite Porete. Sa profession : béguine. Son crime : évoquer de manière simple et directe son union à Dieu. Un chemin jugé comme trop "libre" et trop éloigné de la doxa, imposée par les théologiens masculins de son époque. L’hérétique sera brûlée en place publique entourée de ses écrits "anathème"…

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A travers deux figures emblématiques* du XIIIème siècle, Hadewijch d’Anvers et Marguerite Porete, Jacqueline Kelen nous relate ici avec une fougue communicative "cet appel de Dieu" que ces femmes, béguines, ont ressenti au plus profond de leur être. Et comment, dans cette Europe du Nord, en plein moyen-âge, celles-ci ont tenté d’établir un modèle de société, mystique, loin de toute institution religieuse…

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Les béguines : un mouvement gênant..

Au fil de cet entretien, Jacqueline Kelen s’interrogera sur la nature proprement "masculine" ou "féminine" de cette tentative d’union à Dieu.

Ainsi, si les hommes ont une inclinaison naturelle à théoriser tout ce qu’ils approchent : le réel voire-même "l’Amour de Dieu", il semblerait que les femmes aient une approche moins conceptuelle, moins discursive et plus charnelle de cette question. Sensuelle même, osons le terme. Une approche directe, sans ambages, basée sur l’expérience et le corps. D’où la force, et la simplicité de leurs écrits qui s’inscrivent dans la continuation de ce que Hildegarde von Bingen nommait, un siècle plus tôt, "la docte ignorance".

Cette complémentarité entre mystique masculine et féminine a-t-elle évolué en sept siècles ?

Il semblerait que le monde actuel ressemble de plus en plus, à ce "monde moderne" que Georges Bernanos décrivait avec effroi comme "une conspiration contre toute vie intérieure". Cette "conspiration", invisible pour la majorité d'entre nous, mais dont quelques frémissements se sont faits entendre justement dans ces années 1310-1314, est-elle parvenue à estomper nos complémentarités féminines et masculines ?

Etes-vous d’accord avec l’affirmation de Jacqueline Kelen, selon laquelle "la mystique représente le couronnement d’une vie spirituelle" ?

Autant de questions, nombreuses et passionnantes, jalonant cette interview fleuve menée par François Lehn.


* notons qu’il aura fallu attendre 600 ans pour redécouvrir ces textes

Extrait de la vidéo

Jacqueline Kellen, bonjour, bienvenue sur Daglis. Bonjour. Vous êtes auteur, passionnée des mythes fondateurs, spécialiste des figures mystiques d'Occident, et notamment de la mystique féminine, c'est à travers ces thèmes-là que nous allons nous entretenir pendant une heure, et nous avons choisi un sujet très particulier sur lequel vous avez écrit un livre qui est le Béguinage, les Béguines, et notamment une figure particulière qui est Edwige d'Anvers.

Alors tout d'abord, nous allons commencer, parce que tout comme moi, nos auditeurs ne sont pas forcément spécialistes de ce point d'histoire du XIIIe siècle, je crois bien, qui rassemblaient des femmes célibataires, vivant autour d'églises et ayant leur propre foi autonome, tirons-nous, c'est ça ? Je ne sais pas si la foi est autonome, mais en tout cas il y a beaucoup de manières en effet de l'exprimer, ou de chanter sa foi, ou de dire son amour.

Alors, de fait, même de nos jours, et même en Belgique, où il y a encore des traces des grands vestiges de ces Béguinages du XIIIe siècle, et bien ce mouvement béguinal est très mal connu, ou mal interprété. Alors je vais essayer de, parce que moi j'ai cette passion pour ces femmes et cette mystique, qui a commencé vers la fin du XIIe siècle, pour remettre un petit peu dans le contexte, ce qui est passionnant c'est qu'à partir du XIe et XIIe siècles, outre les fameux cathares très connus, et qui ont eu maille à partir avec l'église officielle, il y a eu énormément de mouvements, et en particulier dans l'Europe du Nord, beaucoup de mouvements de laïcs, donc de personnes qui ne faisaient pas partie du clergé, qui se sont manifestés à la fois pour vivre la pauvreté, la simplicité d'évangile, donc en critiquant bien sûr l'église officielle, quelque peu engoncée dans son luxe et ses richesses, et d'autre part, surtout pour revendiquer un point très important, et très périlleux en même temps, ils souhaitaient commenter les Écritures.

Ce qu'il faut savoir c'est qu'à cette époque-là, seuls les clercs, le clergé, les prélats, les abbés, les curés, etc., ont le droit de commenter, de prêcher les Écritures. C'est-à-dire que c'est un monopole total, et un laïc, et là déjà on comprend la persécution qu'il y aura pour les béguines, femmes laïques, le seul fait de prêcher ou de commenter la Bible, les Écritures, si on ne fait pas partie du clergé, si on n'est pas abbès ou si on n'est pas prêtre, et bien est passible d'une condamnation à mort.

Il y a eu les vaudois par exemple, avec Pierre Valdo, qui a été condamné à mort, il y en a eu beaucoup d'autres. Voilà, donc tous ces mouvements qui balaient ou font souffler un grand vent dans l'Europe du Nord, parmi ces mouvements, il y a celui tout à fait novateur et exceptionnel de celles qu'on a appelées les béguines. Voilà, alors ce terme paraît étrange et de nos jours encore, on ne connaît pas trop l'étymologie, j'en cite deux-trois comme cela, béguine, on a dit oui le béguin parce qu'elle portait peut-être un petit bonnet, un petit chapeau, or il n'y avait pas de costume des béguines, puisque ce n'étaient pas des religieuses, on a dit que peut-être c'était lié au verbe, on le trouve aussi en anglais, mais en irlandais, beg, qui veut dire murmurer, prier.

Après, on a trouvé une sorte de sainte bègue bizarre, où bien sûr, on a invoqué aussi un fondateur, un homme, l'empereur, le bègue, et de nos jours, les plus grands commentateurs, les plus grands spécialistes ne savent pas d'où vient ce terme. Il y a quand même une étymologie, enfin un rapprochement qui me paraît très intéressant, puisque c'était encore, c'était l'époque des albijouas, les cathares qu'on appelait les albijouas de la ville d'Albi, et on pense aussi par contamination, albigensis, bigensis, les béguines, et ça, ça me paraît beaucoup plus ouvert et beaucoup plus significatif parce qu'en effet, elles ne sont pas dans la droite ligne du parti, c'est-à-dire de la religion officielle, alors ce mouvement est en tout fait étonnant.

Mais pourtant, il n'y a pas de lien historique ou culturel entre Albi et l'Europe. Non, pas du tout, parce que les cathares sont largement au sud, dans le sud de la loi réelle, ce mouvement béguinal, c'est actuellement, ce serait le nord de la France, l'actuel Hollande, Belgique, les Pays-Bas, et l'Allemagne, c'est vraiment lié à l'Europe du nord. Les cathares en effet, c'est le sud. Les béguines sont tout à fait étonnantes et donc perturbantes pour déjà leurs contemporains, qu'ils soient laïcs ou religieux, parce que ce sont des femmes, alors les premières béguines, ce sont des grandes dames, elles ont une culture extraordinaire, c'est-à-dire elles viennent bien sûr d'un milieu aristocratique.

Donc, elles ont la culture, ce n'est pas un mouvement populaire, après en effet, ce sera beaucoup plus ouvert et puis ça va se détériorer. Parce que savoir lire au XIe ou XIIe siècle, c'est déjà extraordinaire, alors des femmes qui savaient lire au XIe ou XIIe ? Voilà, donc c'était des dames d'un rang social élevé, qui étaient assez riches d'ailleurs et qui connaissaient non seulement leurs langues, donc pour Edwige d'Anvers par exemple, c'est le néerlandais, pour Mestille c'est bien sûr l'allemand de son temps et elles connaissent aussi le latin, elles connaissent le français, elles connaissent bien sûr les psaumes, les évangiles, l'apocalypse, elles ont lu les quelques grands-pères de l'Église, Saint Augustin, Bernard de Clairvaux qui n'est pas si ancien que ça, et puis les poèmes.

Les troubadours, toute la lyrique courtoise et puis des trouvères, en effet, cela fait partie de leur connaissance, de leur culture et de leur goût, de leur amour aussi. Et alors ces béguines, ces femmes, qu'on appelle ensuite béguines, sont avant tout caractérisées, et ça c'est la plus belle chose qu'on puisse avoir comme qualité, par une immense liberté. Et leur liberté à leur époque, pour une femme en effet, eh bien soit on se marie et nécessairement la femme est sous l'autorité plus ou moins agréable ou douce du mari, soit elles entrent au couvent et à ce moment-là elles sont sous l'autorité de l'abbé et de leur conseiller spirituel ou de leur guide, guide de conscience comme on dit.

Et ces femmes ont un désir de vivre une vie spirituelle, tant qu'elles ne se vouent pas ni au mariage, à fonder un foyer, etc. Mais elles ne souhaitent pas du tout être dans les normes, dans les formes conventionnelles de la religion. Elles ne veulent pas être consacrées, être dépendantes, etc. Et donc elles choisissent la troisième voie, la voie de la liberté, qui est sans époux et sans tuteur du clergé, mais elles-mêmes indépendantes, vivant librement leur spiritualité.

Alors elles peuvent être troublantes, en effet, puisque, enfin perturber les conventions, puisqu'elles ne sont pas religieuses au sens strict, elles n'ont pas prononcé de vœux, elles ne sont pas cloîtrées, ça c'est un point très important. D'ailleurs lorsqu'elles se regrouperont dans ce qu'on a appelé ensuite des béguinages, ce béguinage n'est pas à l'écart, loin de la ville, comme les déserts dont parlaient par exemple les cisterciens, on ne cherche pas du tout l'isolement, le retrait, loin des citoyens.

Au contraire, le béguinage est dans la ville, et ces femmes-là ne sont pas cloîtrées, et pour le malheur des religieux, elles circulent dans la ville et elles parlent à leurs contemporains et elles commentent les écritures et elles prêchent. Donc elles ne sont pas religieuses et puis elles ne sont pas laïques non plus. D'accord.

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