Fragments de Novalis

Promenade méditative de 45 minutes sur une lecture du recueil "Fragments" de Novalis. Olivier Da Silva nous invite à nous interroger sur la relation de l'homme à la nature.

Nos sens sont-ils les seuls éléments de notre corps en liaison avec la nature ?

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45:01
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Que révèle cette grande écriture chiffrée ?

Quelles forces singulières s'y dissimulent ?

Autant de questions qui nous conduisent aux origines de cette alchimie naturelle qui transmute le simple observateur en penseur...

Extrait de la vidéo

Les hommes marchent par des chemins divers, qu'ils essuient et qu'on part vers un être d'étranges figures, figures qui semblent appartenir à cette grande écriture chiffrée qu'on rencontre partout, sur les ailes, sur la coque des oeufs, dans les nuages, dans la neige, dans les cristaux, dans la forme des rocs, sur les eaux congelées, à l'intérieur et à l'extérieur des montagnes, des plantes, des animaux, des hommes, dans les clartés du ciel, sur les disques de verre et de poids lorsqu'on les frotte et lorsqu'on les attouche, dans les limailles qui entourent les ments et dans les étranges conjonctures du hasard.

On y pressent la clé de cette écriture singulière et sa grammaire, mais ce pressentiment ne veut pas se fixer dans une forme et semble se refuser à devenir la clé suprême. On dirait que quelque chose alkaeste est répandu sur l'essence des hommes. Ce n'est que par moment que leur peine et leur désir paraissent prendre corps, ainsi naissent leurs pressentiments, mais peu après, tout flotte de nouveau, comme autrefois, devant leurs yeux.

J'entends-y dire de loin que l'inintelligibilité n'était que le résultat de l'inintelligence, que celle-ci cherchait ce qu'elle avait déjà et ainsi ne pouvait rien trouver par-delà, on ne comprenait pas la parole, parce que la parole ne se comprenait pas, ne voulait pas se comprendre elle-même. Le sanscrit véritable parlait pour le plaisir de parler, parce que la parole était sa joie et son essence.

Peu de temps après, un autre dit, l'écriture sainte n'a pas besoin d'explication, celui qui énonce la vérité est plein de la vie éternelle et ce qu'il écrit nous paraît prodigieusement relié à d'authentiques mystères. Car c'est un accord de la symphonie de l'univers. Assurément la voix parlait de notre maître, car il s'entend à réunir les traits qui sont éparts de tous côtés. Une clarté singulière s'allume en son regard, quand les runes sublimes sont ouvertes devant nous et qu'il y pille en nos yeux le lever de l'étoile qui doit nous rendre visible et intelligible la figure.

S'il nous voit triste et que la nuit ne cède pas, il nous console et promet aux voyants assidus et fidèles une fortune meilleure. Souvent il nous a dit comment en son enfance le désir d'exercer ses sens, de les occuper et de les satisfaire ne lui laissait aucun repos. Il contemplait les étoiles et sur le sable il imitait leurs positions et leurs cours. Il regardait sans cesse dans l'océan de l'air et ne se lassait point d'admirer sa clarté, ses mouvements, ses nuages, ses lumières.

Il rassemblait des pierres, des fleurs, des insectes de toute espèce et les plaçait de mille façons diverses, en ligne, devant lui. Il examinait les hommes et les animaux. Il s'asseyait au bord de la mer et cherchait des coquillages. Il écoutait attentivement son cœur et ses pensées.

Il ne savait pas où son désir le poussait. Lorsqu'il fut plus âgé, il erra par le monde, visita d'autres terres, d'autres mers, d'autres cieux. Il y vit des rocs nouveaux, des plantes inconnues, des animaux, des hommes. Il descendit en des cavernes et eussu de quelles stratifications variées était formée l'édifice de l'univers.

Il façonna l'argile en étranges figures de rochers. Peu à peu, il rencontra partout des objets qu'il connaissait déjà, mais ils étaient étrangement mêlés et appariés, et ainsi, bien souvent, d'extraordinaires choses s'ordonnaient d'elles-mêmes en lui. Il remarqua bientôt les combinaisons qui unissaient toutes choses, les conjonctures, les coïncidences. Il ne tarda pas à ne plus rien voir isolément.

En grandes images variées se pressaient les perceptions de ses sens. Il entendait, voyait, touchait et pensait en même temps. Il aimait à réunir des étrangers. Tantôt les étoiles lui semblaient des hommes, tantôt les hommes des étoiles, les pierres des animaux, les nuages des plantes.

Il jouait avec les forces et les phénomènes. Il savait où et comment ceci et cela pouvaient se trouver et apparaître, et cherchait ainsi sur les cordes des sons et des chants qui ne fussent qu'à lui seul. Il ne nous apprend pas ce qui lui advint depuis lors. Il nous dit que nous-mêmes, guidés par notre désir et par lui, nous découvrirons ce qui lui est arrivé.

Plusieurs d'entre nous l'ont quitté, ils retournèrent vers leurs parents et apprirent des métiers. Quelques-uns furent envoyés par lui au dehors, mais nous ne savons où. Il les avait choisis. Parmi eux, les uns étaient là depuis peu de temps, les autres avaient fait un plus long séjour.

L'un d'eux était encore un enfant. Il était à peine arrivé que le maître voulait lui livrer l'enseignement. Il avait de grands yeux sombres à fond d'azur, sa peau brillait comme les lisses et ses cheveux comme de légers nuages lorsque descend le soir. Sa voix nous entrait dans le cœur.

Volontiers, nous lui eussions donné nos fleurs, nos pierres, nos plumes et tout ce que nous possédions. Il souriait avec une gravité infinie et nous étions étrangement heureux à ses côtés. Un jour, il reviendra, dit notre maître, et demeurera parmi nous. Alors l'enseignement prendra fin.

Il envoya avec lui un autre disciple, à cause de qui souvent nous fûmes affligés. Toujours, il semblait triste. Il fut ici durant bien des années, rien ne lui réussissait. Il avait peine aussi à voir au loin et ne pardonnait pas à disposer avec art les lignes variées.

Il brisait tout ce qui touchait. Et cependant, nul n'avait une telle ardeur, une telle joie à voir et à entendre. Un jour, c'était avant que l'enfant fût entré dans notre cercle, il devint tout à coup adroit et joyeux. Triste, il s'en était allé, il ne revenait pas, et la nuit s'avançait.

Nous étions fort inquiets. Soudain, au lever de l'aurore, nous entendîmes sa voix en un bosquet voisin. Il chantait un chant joyeux et sublime. Nous étions étonnés.

Le maître jeta du côté de l'aurore un regard comme je n'en verrai jamais plus. Le chanteur fut bientôt parmi nous, et une béatitude indécible peinte sur le visage nous apportait une humble pierre d'une forme singulière. Le maître la prit dans sa main, embrassa longuement son disciple, puis il nous regarda, les yeux mouillés de larmes, et mit cette petite pierre à un endroit vacant parmi les autres pierres, là tout juste où, comme des rayons, plusieurs lignes se rencontraient.

Je n'oublierai jamais ce moment. Il me sembla que nous avions eu en passant dans nos âmes un clair pressentiment de ce merveilleux univers. Moi aussi je suis moins habile que les autres, et il en eût dit que les trésors de la nature ne se découvraient pas volontiers à mes yeux. Cependant le maître m'aime bien, et il me laisse à mes pensées lorsque les autres sortent à la recherche.

Je n'ai jamais éprouvé ce qu'éprouva le maître. Tout me ramène à moi-même.

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