La franc-maçonnerie est-elle ésotérique 2/2?
Second volet de notre échange et suite de "La franc-maçonnerie est-elle ésotérique 1/2?" Le terme "ésotérique", étymologiquement "intérieur", fait référence a un type particulier de connaissance, cachée, qui fait opposition à un autre dit "exotérique", donc "extérieur", accessible à tous. De là, l'importance de l'initiation pour la transmission du savoir ésotérique qui mènera l'apprenti à assimiler, par progression, les connaissances d'un ordre supérieur. Mais les choses sont-elles aussi simples?
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Extrait de la vidéo
Les intellectuels ou les bourgeois ou des aristocrates de l'époque aient décidé et souhaité rejoindre un groupe d'artisans finalement. Est-ce que le fait qu'ils aient voulu les rejoindre, ce n'est pas déjà un début de quelque chose, quelque chose d'intérieur qui n'est pas connu de l'extérieur, donc comme c'est quelque chose qui est à l'intérieur, ésotérique, on y va et on essaie de comprendre ce que c'est parce que ça nous intéresse.
Justement, ce passage du... j'utilise quand même les termes parce qu'ils sont admis, ce passage de l'opératif au spéculatif, c'est une belle preuve qu'il y avait quelque chose à l'intérieur qu'il s'agissait de connaître. Oui, mais là, historiquement, on sait aujourd'hui que ça ne tient pas du tout la route d'affaire. Justement, on va entrer dans cette multiplication des origines maçonniques si on part d'un côté de la société de bienfaisance anglaise qui avait d'ailleurs aussi déjà des fondements dans les milieux opératifs où il y avait une espèce d'entraide.
Le jour où quelqu'un tombait d'un échafaudage ou tombait gravement malade, etc. Donc, il était sûr que la veuve et l'orphelin, c'est bon. Alors, nous sommes dans des sociétés mutuelles et mutualistes et d'ailleurs, il devient très intéressant de savoir pourquoi ces gens-là, se réunissant comme nos associations un peu innocentes aujourd'hui, une fois par an pour faire les comptes, tout d'un coup auraient eu besoin de ritualiser, de sacraliser leurs réunions.
Bon, alors, l'autre jour, dans un certain cercle, on en avait parlé et effectivement, il faut se resituer dans l'Angleterre de cette fin 17e, début 18e, dans lequel finalement, tout acte de la vie en société était plus ou moins ritualisé et il y a une multiplication de confréries dans lesquelles, donc, on élisait, on introduisait, etc. et progressivement, on est arrivé à élargir. Mais, et c'est ça notre grand problème historique à l'heure actuelle maintenant, où nous savons qu'il n'y a pas véritablement eu de transmission d'opératifs qui, d'ailleurs, ne pouvaient pas transmettre, ne serait-ce qu'une façon manuscrite, parce que, pour deux raisons, d'une part, parce que là, ils étaient très souvent analphabètes.
Oui, mais il y avait des clercs. Il y avait des clercs, effectivement, qui nous ont donné quelques documents, mais, jusqu'à présent, on n'a pas véritablement trouvé, dans ces, mettons, ces règles ou ces alters, de préceptes autres que moraux, de bonne conduite, religieux, etc. On n'a jamais rien trouvé sur le plan opératif. Alors, donc, là, ça pose une petite difficulté, et je ne suis pas suffisamment historien de la maçonnerie pour en parler.
Le phénomène viendra surtout à partir du moment où un de ces premiers gentlemen maçons deviendra créateur ou participant à la création, et surtout premier président de la Royal Society, qui, elle, va apporter une science moderne, en même temps qu'une liaison avec toute la transmission légèrement néo-platonicienne de cette tradition un peu occultiste, hermético-cabaliste, venue de la Renaissance, et dont il faut bien reconnaître que la maçonnerie et les frères dans leur planche se nourriront très largement.
À nos élèves. Même. Et donc, là, reprendre, effectivement, ce langage, cette symbolique de bâtisseur, effectivement, correspond très bien, ainsi qu'elle a expliqué Alain, que nous en avons, dans chaque bourre important, des exemples tout à fait remarquables, et ça nous parle. Et pour reprendre un passage de tout à l'heure à propos de ces initiations sacerdotales, chevaleresques et de métiers, on avait parlé un peu de Corbin, qui avait été très étonné de découvrir, au Proche-Orient et entre autres dans le milieu iranien, ce qu'on appelait les chevaliers-bâtisseurs, c'est-à-dire que la chevalerie se rejoignait véritablement avec le métier.
Enfin, là, peut-être, ce sont des pistes, non pas pour le passé, mais je dirais pour presque l'actualité. C'est intéressant, parce que ce que vous dites sur la notion de transition entre opératif et spéculatif, qui n'existerait pas finalement selon une certaine lecture de l'histoire de la maçonnerie contemporaine, va justement à l'encontre de la théorie de Guénon qui dit que parce qu'il y a transmission ininterrompue, alors c'est traditionnel, alors c'est initiatique, et on pourrait même dire alors c'est ésotérique.
Mais avant de revenir sur cette théorie de la substitution, c'est-à-dire le fait d'injecter un certain sens dans un corps qui avait un sens complètement différent, donc un sens nouveau, hermétique, cabaliste, alchimique, etc., dans un corps constitué qui était celui des maçons opératifs. Avant d'en arriver là, peut-être qu'on peut faire un petit zoom sur une zone un peu plus au nord que ce que vous avez cité tout à l'heure, c'est-à-dire l'Ecosse, où il y a un certain nombre de recherches plus récentes qui montrent que la transition n'existe peut-être pas, mais elle n'est pas complètement annihilée non plus.
Je fais référence à Stevenson. Si vous permettez, je voudrais faire un zoom en arrière. Plus au sud. Oui, sur le Moyen-Âge, parce qu'on parle des documents.
Il y en a beaucoup, des all-charges. Il y en a une centaine, on a découvert une centaine. Rien dans ces all-charges n'est ésotérique. Il s'agit, le secret, c'est protéger les secrets du métier.
Et le mot de maître permet de reconnaître un maître et, par conséquent, de lui donner la connaissance complète de l'exercice du métier. Ça, c'est clair et net. Alors, la théorie de la transition a été la grande théorie qui a été développée avec beaucoup de brio, je dois dire, par un très grand érudit anglais qui s'appelait Harry Carr. C'était la théorie prédominante pendant au moins deux ou trois décennies, jusqu'au moment où elle a été complètement démolie, en particulier par John Hamill, qui montre qu'il n'y a aucune preuve de cette fameuse entrée des aristocrates anglais dans les loges anglaises.
Il y a un gap absolu. Rien qui puisse démontrer, premièrement, qu'ils y sont rentrés suffisamment en masse pour que ça puisse avoir une influence intellectuelle, au moins, et, deuxièmement, qu'il y a trop d'interruptions dans le temps entre le moment où on constate qu'il y a des loges avec des aristocrates et des moments où elles sont uniquement composées de gens du métier. En revanche, comme le dit Georges, en Écosse, il en va tout différemment.
D'abord, les loges opératives ont subsisté beaucoup plus longtemps qu'en Angleterre, parce qu'en Angleterre, il faut bien savoir que les loges opératives étaient liées à des grands chantiers, c'est-à-dire les cathédrales, c'est-à-dire les abbayes, etc. Et à partir du moment où les grands seigneurs se sont mis à bâtir pour leurs propres comptes, la concurrence s'est ouverte, on voit les corporations, appelons-les comme ça, se battre pour essayer de maintenir un monopole qui disparaît.
Tandis qu'en Écosse, il n'en va pas du tout de la même façon, les corporations subsistent très longtemps jusqu'au début du XVIIIe siècle. Et simultanément, on voit la constitution d'un corps de loges spéculatives et dans lesquelles il y a à la fois des opératifs et d'autres personnes, et en particulier des nobles, mais intellectuels. Alors la théorie de Stevenson qui est très séduisante et qui m'a convaincu, qu'il a développée dans deux ouvrages qui ont fait du bruit.
Le premier qui date de 88, c'est The Origins of Freemasonry, Scotland Century, 1590-1708.