La jeunesse, entre ivresse et quête de sens

En 1998, Pierre-Yves Albrecht faisait paraître « le Devoir d’Ivresse ». Un ouvrage qui interrogeait les racines profondes, anthropologiques, initiatiques, voire psychotiques, qui poussaient un individu à braver sa zone de confort pour atteindre des peak experiences (« expériences de sommet »). Sommets accompagnés d’un sentiment de béatitude, d’extase ou au contraire : d’une nuit noire. « Up » ou « Down » ; parfois les deux, successivement. Ou simultanément. 

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Vingt-six ans se sont écoulés depuis la parution de son ouvrage, et la société a entre-temps beaucoup évolué. Parmi ses évolutions notables citons-en deux : l’avènement de l’internet, mais aussi la généralisation de l’usage de psychotropes, que ce soit à des fins récréatives, de dépendance, mais aussi et surtout dans des pratiques (néo- ?) chamaniques.

 

Une jeunesse, une société toute entière, qui aspire à un supplément d’âme.

Nous avons souhaité réentendre* Pierre-Yves Albrecht aujourd’hui. Une mise à jour, improvisée et spontanée, de son ouvrage mais avec cette fois un angle bien précis : celui de la jeunesse.
Les deux intervenants (Pierre-Yves Albrecht et Etienne van der Belen) mais aussi notre journaliste (Eric Marchal) étant tous trois spécialisés dans l’accompagnement de groupes de jeunes personnes.

Se dépasser : une soif…  mais aussi une peur.

Où s’arrête le terme de « jeunesse » et que signifie-t-il ?
Pour quelles raisons notre société fuit-elle autant les termes « pouvoir » et « initiation » ? 
Hommes, femmes, sommes-nous sur un pied d'égalité dans ce domaine ?
Un état d’ivresse peut-il être atteint sans breuvage, élixir ou décoction mais par la simple contemplation ?
Autant de questions auxquelles nos trois amis vont tenter de répondre....

Un entretien filmé chez Pierre-Yves Albrecht, dans le Valais en Suisse.

* il y a quatorze ans, en 2010, nous avions interviewé Pierre-Yves Albrecht sur son ouvrage, l’entretien est toujours disponible sur notre site.

Extrait de la vidéo

Bienvenue sur Baglis TV, j'ai la joie aujourd'hui de rencontrer Pierre-Yvald Brecht qui est écrivain, qui est ethnologue, philosophe, qui a beaucoup travaillé avec les jeunes, ça nous intéresse pour le thème d'aujourd'hui, et qui entre autres a écrit une quinzaine de livres, je crois, aujourd'hui peut-être qu'on va être un tout petit peu plus sur Le Devoir d'Ivresse, et puis peut-être Les Sept Voiles, Palabres ou Déserts, des livres qui sont épuisés peut-être chez leur éditeur maintenant, mais qu'on retrouve dans la nouvelle maison d'édition qui s'appelle Phil-Aurora, comme Philosophie et Aurora, ce qui permet d'enchaîner avec Étienne Van Der Bellen, j'espère bien prononcer ton nom, qui est le responsable maintenant de l'école Aurora, qui est dans la continuité du travail de Pierre-Yvald, avec les jeunes en particulier, et peut-être le thème aujourd'hui pourrait être comme point de départ cette quête de sens, cette quête d'absolu qui peut y avoir chez les jeunes et ces prises de risques qu'ils peuvent avoir envie de prendre et qui peuvent les conduire à l'ivresse, mais je ne sais pas ce que vous entendez par ivresse peut-être pour commencer.

Bon, peut-être, il faut essayer de comprendre la situation de départ en 1981, donc il y a un bon moment, la drogue est arrivée en Suisse, on ne connaissait pas beaucoup le problème et j'ai été pressenti pour imaginer un système de prise en charge, une stratégie pour, comment on disait, pour soigner ces gens-là, vous voyez, donc j'ai créé une institution, plusieurs institutions, et que j'ai dirigée pendant une trentaine d'années, mais donc moi je me trouvais confronté, moi je n'étais pas un professionnel, je n'étais pas un éducateur de rue, je n'étais pas un social, j'en étais un philosophe, donc j'ai d'abord dû faire ma place dans le social, ce n'est pas facile, et puis après essayer de comprendre ce qui se passait, finalement pourquoi on prenait de la drogue, et bon très vite on en arrive à cette conclusion que c'est une quête de sens, une quête d'ivresse bien entendu, mais après quand on sait ça, qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce qu'on fait parce qu'à l'époque on disait, ouais mais il n'y a qu'à les boucler ces salopards, il n'y a qu'à être plus ferme, finalement voilà ils ont tout ce qu'ils veulent, etc.

Et puis il y avait la prison, la menace de la prison qui était violente à l'époque parce que pour 4-5 grammes d'héroïne on prenait beaucoup de prison, on prenait 10 ans de prison ou je ne sais pas combien, mais c'était grave, moi j'avais donc des pensionnaires qui étaient en même temps condamnés pour une peine, qui étaient suspendus parce qu'ils venaient se faire soigner, mais ils venaient se faire soigner donc leur attention était très ambigüe pour ne pas passer en taule aussi, donc en plus il fallait les convaincre de manière intelligente de se faire soigner, donc c'était très difficile, j'étais très dépourvu, très dépourvu, je ne savais pas que faire franchement dans la première année en tout cas, et puis je me suis dit, sur le principe je me suis dit, on ne peut pas vivre sans ivresse.

Et ça c'est étonnant, quand on s'adresse à des toxicomanes on pourrait croire qu'on va leur éviter l'ivresse. Voilà, on ne peut pas ôter l'ivresse de quelqu'un, un soufi notoire dit d'ailleurs que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue sans ivresse, donc la difficulté c'était de remplacer cette ivresse par une autre ivresse, naturellement que ce n'est pas l'ivresse de l'alcool ni de la drogue qui sont des ivresses subalternes, violentes, catalysantes, mais c'était une ivresse, une sobre ivresse qu'il fallait trouver en quelque sorte, donc toute la démarche difficile a été de trouver une sobre ivresse de l'esprit, voilà si je puis dire comme ça, par rapport à la question que tu poses Éric.

Très bien, et puis je crois que ça a continué ce travail que tu as commencé au Rive-du-Rhône, qui a continué et qui continue encore maintenant avec l'école Aurora, et peut-être là la question, je ne sais pas s'il y a encore la question de l'ivresse, s'il y a la question des jeunes, mais est-ce qu'il y a encore la question de l'ivresse et de la drogue ? Mais c'est sûr, alors nous, c'est vrai qu'on ne travaille pas particulièrement même très peu avec des jeunes qui sont avec cette addiction-là des drogues, la quête d'ivresse je pense qu'elle est intemporelle, je pense que tous les jeunes cherchent cette ivresse, c'est-à-dire cet état de conscience légèrement modifié qui permet de rentrer dans un monde un peu plus subtil, vraiment chercher des réponses ailleurs que dans la société de consommation, donc oui, cette question de l'ivresse est toujours là et la quête de sens est toujours omniprésente.

Nous, la particularité aussi c'est qu'à l'école Aurora, on est plutôt avec des jeunes plus jeunes puisque nous les enfants on commence à partir de 8 ans et c'est pendant l'été, c'est des camps pendant l'été de 8 à 12 ans, 8-12, 12-15, 16-20 et puis 20-28, donc c'est plus ponctuel. Donc là apparaît aussi tout de suite la question pour les jeunes, notamment les plus jeunes, je sais que vous avez travaillé tous les deux dessus, la question des différents états de passage et de la façon dont on les accompagne avec les rites de passage, je sais, tu avais entendu dire qu'on était la première civilisation qui n'avait pas mis en place de rite de passage et d'initiation ?

Oui, bon, à l'époque, c'était pas très clair en 1981, donc ça c'est devenu théorisé maintenant, c'est bien, mais justement la sobre ivresse qu'on a trouvée, c'est l'initiation, c'est ça qui était extraordinaire je pense, voilà, en 1981, grâce à ces gosses, à ces enfants, à ces crapules, ces chers crapules, on a retrouvé la nécessité des rites de passage en Occident, donc il n'y a pas beaucoup, je pense, de maisons d'éducation qui ont fait ça, mais il suffirait qu'il n'y en ait qu'une, c'est quand même un modèle.

Donc ce qui est d'autant plus extraordinaire, c'est que c'était très empirique, parce qu'un jour, ça a commencé comme ça, pour te dire franchement, un jour j'ai un gars, il s'appelle Alain, je me rappelle encore bien de lui, il avait 10 ans de prison en suspension, et il m'a dit, est-ce que je peux aller dans la montagne ? Moi j'étais un peu emprunté parce que je me suis dit, il va se casser le gars, il va partir dans la montagne et puis après il part en France, en Italie, je devrais m'expliquer devant le juge, tu connais le problème, ça va pas aller, et puis bon, j'ai fait confiance, je l'ai amené dans la montagne, au milieu du printemps comme ça, et il a neigé dans la montagne, je l'avais mis dans un petit trou de rocher comme ça, il avait pris ma main et dit je veux pas bouffer, je veux juste un petit peu de farine, tu vois, un petit peu de farine, ça me suffit, puis je vais trouver du bois pour faire du feu, il a neigé pendant trois jours, moi je suis remonté le chercher trois jours après, je me suis dit, il est gelé le bonhomme, tu vois, c'est pas possible, tu vois ici c'est la montagne, donc je vais le rechercher, et il était dans son trou, il avait des glaçons partout, il était bleu, presque bleu, tu vois, mais il avait des yeux, avec un regard d'une intensité tellement extraordinaire, je lui ai dit mais ça va, il m'a dit extraordinaire, il avait même pas pu boire parce qu'il avait gelé, tu vois, donc il trempait le doigt dans l'inglais, il m'a dit c'est extraordinaire, donc je suis rentré avec lui, je lui ai dit mais

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