Le mystère du chevalier de Ramsay
« Quiétisme », « pur amour », « religion universelle », « tolérance religieuse » : si ces expressions ont un sens profond pour vous, il existe une figure angulaire que vous ne pouvez ignorer : Andrew Michael Ramsay. Né en Ecosse vers 1693 de parents protestants, anobli en France par Jacques III, alors en exil du royaume d’Angleterre, en 1723, à Saint-Germain en Laye : la vie de Ramsay comporte de nombreuses péripéties, et parts de mystère - que l’historien de l’ésotérisme Roger Dachez va tenter d’éclaircir ici.
Une période passionnante à de nombreux égards, durant laquelle sciences et philosophies se sont unies pour questionner la nature de Dieu et enfanter deux idées alors totalement novatrices : la liberté et la fraternité…


« Beaucoup de personnes évoquent la chevalerie ou les croisés, en général, mais peu savent distinguer de quel ordre il s’agit : l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou l’Ordre du Temple ? »
On retient de Ramsay sa vie mouvementée, ses rencontres (Fénelon, Madame Guyon, le cardinal de Fleury, proche du jeune Louis XV) ses œuvres* et surtout l’influence qu’il pût avoir sur la franc-maçonnerie alors naissante. Notamment dans la période 1730-1736 avec son fameux « discours ».


Le discours de Ramsay : un texte volontairement pensé comme « fondateur » ou bien l’est-il devenu par les hasards du temps ?
D’où Ramsay tirait-il ses connaissances relatives à certains rites ou grades (Royal Arch, Chevalier d’Orient) : était-ce le fruit de son imagination, ou bien était-ce des informations précises venant de Londres ou d’Ecosse que lui, le premier coucha sur papier ?
Autant de questions, qui, de nos jours encore intriguent tous les amateurs d’ésotérisme et de franc-maçonnerie….
* ce premier entretien aborde la question du « mystère » Ramsay, d’autres échanges aborderont plus précisément ses œuvres, notamment « Les voyages de Cyrus » et sa pensée.
Extrait de la transcription
Baglis TV, bonjour. Samuel Macaigne, je reçois aujourd'hui Roger Dachez qu'on ne présente plus, historien de la médecine mais aussi historien de la maçonnerie et de l'ésotérisme pour essayer d'approcher la figure du chevalier de Ramsay qui est un peu une figure tutélaire de la franc-maçonnerie française, en tout cas de son histoire au XVIIIe siècle. Alors pour commencer, est-ce qu'il serait possible de planter le décor et de présenter un peu de façon biographique et rapide la carrière, la vie du chevalier de Ramsay ? Ramsay est un personnage dont on peut dire beaucoup de choses et au sujet duquel on doit poser beaucoup de questions. Il y a de cela à peu près une soixantaine d'années, un livre lui avait été consacré par Adolphe Bert. Alors, autant le dire tout de suite, le livre n'est pas excellent et n'est pas très bien écrit, mais en revanche, le titre est bien trouvé. Ce livre s'intitulait Le Mystère du chevalier de Ramsay parce qu'au fond la vie de Ramsay est parsemée de mystères. Alors si on regarde sa simple biographie, on ne sait pas très exactement quand il est né puisque ce que l'on sait repose uniquement sur son témoignage où il nous dit qu'il est né en Écosse. Ça, c'est à peu près certain, mais à une date qui est indéterminée. Disons qu'il est né dans les dix premières années du XVIIIe siècle. Mais en tout cas, il est né à cette époque-là parce qu'il est un enfant, il existe déjà, mais sa date exacte de naissance reste quelque chose d'incertain. En tout cas, c'est quelqu'un qui va être élevé dans une famille écossaise dont on ne sait pas si c'est une famille bourgeoise d'un niveau élevé ou d'un niveau moins élevé parce que, là encore, Ramsay va plus ou moins reconstruire la réalité. Du reste, en 1723, lorsqu'il sera admis dans l'ordre de Saint-Lazare, le Prétendant Stuart lui accordera a posteriori une patente qui confirme une noblesse qu'il ne possédait probablement pas auparavant, alors que c'était une condition pour entrer dans l'ordre de Saint-Lazare. Donc on sait un certain nombre de choses sur Ramsay quand on est sûr qu'il existe, c'est-à-dire au début du XVIIIe siècle. Mais vous voyez, sa vie commence déjà dans un certain brouillard, même si ce brouillard n'est pas très important. Ce qui est sûr, c'est qu'il est partagé entre un père presbytérien — on est en Écosse — calviniste, et une mère qui a disons une vision plus anglicane et plus large de la religion chrétienne, une épiscopalienne. Elle est épiscopalienne et ça ne paraît rien aujourd'hui, mais en Écosse au début du XVIIIe siècle, à la fin du XVIIe quand Ramsay est tout enfant et au début du XVIIIe siècle, c'est quelque chose qui donne lieu évidemment à des conflits et qui a donné lieu à des conflits religieux importants. Mais ça forme sa sensibilité religieuse. C'est-à-dire que dès le départ, le côté implacable du calvinisme avec la double prédestination est quelque chose qui lui paraît tellement cruel que cette religion du père, il a tendance à l'écarter au profit de la religion de sa mère qui est une religion plus compréhensive, plus bienveillante. Et au fond, même si on le sait plus tard, sous l'influence de Fénelon, Ramsay finira par se convertir au catholicisme, on peut penser que dès son jeune âge, c'est cette vision du christianisme, c'est cette sensibilité du christianisme qui l'attire préférentiellement. Et ce qui est très frappant pour moi, c'est que le choix que fera Ramsay est moins un choix doctrinal ou théologique qu'un choix humain et sentimental. C'est sous la motion d'un certain nombre de personnes qu'il rencontre, disons sa mère quand il est enfant et puis Fénelon plus tard, qu'il va choisir le catholicisme.
Alors, il reçoit une excellente éducation. Il est précepteur dans quelques bonnes familles.
D'abord en Écosse, puis il passe à Londres, puis il ira en France, il reviendra d'ailleurs parfois en Grande-Bretagne. C'est quelqu'un qui, essentiellement pendant sa vie, va s'occuper de l'éducation des enfants de bonne famille. Mais évidemment, il y a quelques événements qui vont bouleverser son existence et en particulier c'est sa rencontre avec Fénelon. Alors évidemment, c'est tout un chapitre qui s'ouvre, c'est le chapitre de la querelle quiétiste. On sait que Fénelon se retrouve en quelque sorte exilé dans son évêché de Cambrai. Mais Fénelon va être déterminant parce que Ramsay explique que Fénelon l'a conduit avec beaucoup de subtilité et beaucoup d'humanité. Je ne pense pas que c'était un débat doctrinal, c'est un débat affectif, un débat humain l'a conduit progressivement au catholicisme. D'autres ont suggéré que la conversion finale au catholicisme de la part de Ramsay avait peut-être des motifs plus concrets. D'abord, c'est un jacobite, donc c'est un partisan des Stuarts. Les Stuarts sont évidemment protégés par l'Église catholique.
Ils sont réfugiés en France. Ça, c'est peut-être une première raison, encore que contrairement à ce qu'on pense parfois, il y a eu des protestants parmi les statistes et il y a eu des protestants dans l'entourage du Prétendant Stuart. Mais c'est peut-être une raison. Puis l'autre raison, c'est que Ramsay va à partir d'un moment vivre de la pension que va lui servir ou lui faire servir le cardinal de Fleury qui gouverne la France pendant la minorité de Louis XV. Nous sommes là au début des années 1730 et naturellement on est en pleine lutte contre le jansénisme, mais on est évidemment aussi en pleine lutte contre le protestantisme. Et si on veut être bien en cour, il est préférable d'être catholique. En tout cas voilà Ramsay qui, en France où il va faire une très grande partie de sa carrière, est à la fois précepteur de grandes familles, qui sera même précepteur dans l'entourage même du Prétendant ; Ramsay qui devient catholique, Ramsay qui est jacobite et Ramsay qui bien entendu écrit un certain nombre d'ouvrages. Ça, c'est un autre aspect de sa vie.
Et puis il y a le mystère des mystères. Il y a en fait deux mystères dans Ramsay. Il y a d'abord sa relation à la franc-maçonnerie : de quelle nature est-elle exactement et qu'est-ce qu'elle représente pour lui ? Et puis il y a le mystère intime, le mystère insaisissable de ce qu'était la pensée profonde de Ramsay sur notamment les questions religieuses. On sait ce fameux souhait exprimé par Ramsay que sur sa tombe, on grave ces mots : Universalis Religionis Martyr.