L’édition maçonnique française : le livre entre Equerre et Compas
La franc-maçonnerie : une tradition orale ou écrite ? « Ecrite ! » affirme Pierre Mollier en introduction de son exposé, et de préciser, « plus de 10.000 publications ont été recensées entre 1717 et aujourd’hui ! »…. Spécifier les subtiles articulations qui unissent les secrets maçonniques aux objets imprimés, dans la période qui se situe entre les débuts des XVIIIe et XIXe siècles, c’est non seulement nous faire voyager à travers les remous de l’histoire politique française (monarchie, révolution, république, empire) mais c’est aussi procéder à l’examen critique de la réception de cette institution au sein de la société française.
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Une réception qui se place naturellement sur différents niveaux (social, philosophique et politique) et qui évoluera au fil des mutations du pays: industrialisation, sécularisation et avancées scientifiques.


Pamphlets antimaçonniques ? Divulgations ? Ou propagande pro-maçonnique ? La publication des symboles, secrets et rituels maçonniques au cœur de nombreuses polémiques…
La Franc-maçonnerie, comme toute société initiatique, est entourée d’un halo de secret. Et ce halo nourrit, depuis longtemps, de nombreux phantasmes.
A travers différents exemples, pour le moins cocasses, Pierre Mollier nous relate ici l’évolution de l'édition des livres maçonniques.
Depuis l’innocent livre de chansons philosophiques que l’on doit à Naudot, flutiste, (premier livre maçonnique français, 1737) au courroux de Bertin du Rocheret, déclenché par la publication/divulgation de « la réception d’un maçon » (premier scandale littéraire maçonnique et début d’une longue suite ininterrompue) Pierre Mollier nous dépeint avec vivacité ce tableau d’ombres et de lumière, truffé de publications clandestines et d’officines aux desseins opaques…
Exposé enregistré lors du XXXVe colloque international de Politica Hermetica (Fév. 2020) « Stratégies éditoriales et ésotérismes » à laquelle nous adressons nos remerciements.
Extrait de la vidéo
Alors, au moins, je vais vous parler des rapports du livre et de la franc-maçonnerie, et avec beaucoup d'originalité, j'ai intitulé ça le livre entre l'Equerre et le Compas. Héritiers présomptifs des bâtisseurs de cathédrales, les francs-maçons se réclament souvent de la tradition orale que leur a léguée cette rude initiation de métier. Disons-le d'emblée, cette revendication d'oralité est heureusement, en tout cas pour notre colloque, tout à fait fausse.
La tradition orale des francs-maçons est un mythe, ou peut-être un symbole. Les maçons, les loges et même les homédiants sont beaucoup écrits et plus encore imprimés. C'est la matière que nous allons étudier aujourd'hui. Donc depuis son apparition à Londres en 1717, et jusqu'à aujourd'hui, l'ordre maçonnique a suscité des dizaines de milliers de livres, brochures, pamphlets, libelles, manuscrits, qui l'attaquent ou le déforment, dévoilent son symbolisme, ou même divulguent ses rituels.
Alors l'intérêt de cette matière, on voit l'un de ses traits, c'est sa diversité de plaquettes théosophiques, des gros traités de symbolisme, des brochures anticléricales revêtues des trois points. Enfin, on a une matière qui est extrêmement diverse, mais qui a ce point commun d'émaner des milliers maçonniques, et qui, par une association d'idées qu'on peut comprendre, est donc qualifiée d'ésotérique ou de secrète.
Alors, je ne m'attarderai pas sur les débuts de l'édition maçonnique en Angleterre, mais plutôt en France. Et bien sûr, l'édition maçonnique française est très liée à l'histoire de la franc-maçonnerie elle-même. Comme vous le savez, la franc-maçonnerie en France apparaît vers 1725, probablement, en fait on ne le sait pas bien, mais on l'imagine. Elle vient d'Angleterre, et elle va surtout se développer à partir des années 1740.
Probablement, autour de 1730, il y a à peine quelques centaines de francs-maçons en France. En 1740, on atteindra peut-être les milliers, puis ça va se multiplier. Alors, le premier livre maçonnique français qui va inaugurer la longue corde que je vous décrivais tout à l'heure, eh bien, c'est le fameux livre de Nodot sur les chansons. C'est un livre de chansons qui paraît en 1737.
Alors, Nodot est un flûtiste assez réputé, et ce sont des chansons philosophiques qui doivent accompagner les travaux maçonniques. C'est la première publication. Et alors, on va vite trouver dans l'édition maçonnique française cette sorte de double approche que les Anglais ont en quelque sorte créée, et dont je vais essayer de montrer plus tard dans cet exposé qu'elle limitera les catégories. Mais enfin, il y a déjà deux grandes catégories qui apparaissent dès 1737.
Le livre de Nodot, qui peut, à travers ses chansons et quelques textes, être considéré comme un essai. C'est ce que les Anglais appellent un pamphlet. Et les Anglais distinguent deux types de littérature maçonnique, en tout cas au XVIIIe siècle. Les pamphlets, donc les essais pour défendre, promouvoir ou attaquer la franc-maçonnerie.
Et les divulgations, puisque bien sûr, le cœur du secret maçonnique, ce sont ses rituels. Et très vite, elles vont connaître, elles aussi, l'imprimerie et l'édition. Alors, d'ailleurs, dans cette même année 1737, on voit apparaître les deux, donc le livre de Nodot, et puis en 1737, ou peut-être début 1738, la première divulgation, qui est la réception d'un franc-maçon. Alors, je voudrais aussi vous montrer le lien de la maçonnerie avec les milieux du livre.
Alors, pas forcément du livre ésotérique, mais forcément, quand on est lié au milieu du livre et qu'on est maçon, on a tendance à faire des livres maçonniques, on va s'y intéresser. Et alors là, on a un outil absolument extraordinaire, qui est le fichier Bossu, qui comporte, vous le savez, à peu près 160 000 fiches de maçons de 1770 à 1850. Et grâce au travail extraordinaire de notre ami Thomas de Lassaure, qui permet maintenant d'avoir des recherches par mots, je peux vous dire que dans ce fichier Bossu, il y a 185 fiches qui concernent des éditeurs, donc des maçons et des frères qui se présentent comme éditeurs, 490 qui se présentent comme libraires, donc vous voyez, 490 libraires pour une 1770-1850, c'est quand même pas mal.
Alors, en plus, la catégorie au XIXe siècle, on le sait bien, entre éditeur et libraire est assez floue. Et puis, 926 fiches qui concernent des imprimeurs. Alors là encore, même remarque, imprimeur, éditeur, libraire, au XVIIIe siècle, tout ça est assez flou, mais on arrive à l'essentiel, je crains que beaucoup des gens de cette assemblée soient concernés, et je reprendrai cet aphorisme de mon ami Jerry Fragman dans son livre sur l'histoire maçonnique, il disait, les maçons lisent peu, mais écrivent beaucoup.
Et donc, on en vient à l'essentiel, 2500 auteurs. 2500 auteurs, donc vous voyez, le problème n'est pas nouveau. Alors, dans un premier temps, je vais essayer d'explorer la stratégie éditoriale, en tout cas les logiques éditoriales dans ses rapports avec la franc-maçonnerie, à travers un enjeu qui est au cœur de la maçonnerie, qui est donc les secrets de la franc-maçonnerie, c'est-à-dire ses rituels. Et je vais le faire avec quatre affaires qui ont déchaîné la chronique, et ces affaires ont l'intérêt qu'elles ne nous donnent pas simplement une sorte de description extérieure de « le livre est paru, il a eu tant de lecteurs, etc.
», mais qu'elles nous permettent d'entrer dans les débats qu'ont eu les francs-maçons par rapport à ces livres, et donc de voir un peu l'idée que les maçons peuvent se faire des problèmes éditoriaux. Alors, ces quatre affaires, je vous les présente d'emblée avant de rentrer dans chacune d'entre elles. La première, c'est bien sûr la réaction autour de la première divulgation, la réception d'un frais maçon, et alors, on a la chance d'avoir une correspondance maçonnique, qui est bien connue de la moitié des gens qui sont là, qui est celle de Bertin Durocheret, mais qui nous donne un élément sur le vécu de cette première plaquette, la deuxième plaquette publiée sur la franc-maçonnerie en France, et cette première divulgation.
La deuxième affaire a été retracée en détail dans un livre exceptionnel dont je suis l'auteur, mais je m'interdrai aux éléments qui nous concernent le plus particulièrement aujourd'hui, qui est l'affaire Pince-Maille, le crime le plus atroce dont je vous narrerai les circonstances. Donc, la première, c'est 1737, la deuxième, c'est 1763, la troisième, en 1785, c'est peut-être pas une affaire, mais c'est une controverse, c'est celle que va rencontrer le Grand-Orient quand il va se trouver face à la question de diffuser le rituel dont il a fait une version pour ses loges, et donc là, il y a des débats extrêmement intéressants sur la nature de l'édition et de l'objet imprimé par rapport à la maçonnerie, et puis la quatrième affaire, elle a lieu au début de l'Empire, c'est l'impression clandestine qui va susciter de très grandes protestations du Grand-Orient de ce fameux rituel par ce texte qu'on appelle le régulateur du maçon.
Alors, première partie sur ces quatre affaires qui nous plongent dans les réflexions des maçons sur la question du secret et de l'objet imprimé, c'est bien sûr d'abord les divulgations, avec la première d'entre elles, la réception d'un frais maçon. Alors, vous savez qu'il y a eu beaucoup de divulgations, qu'elles ont été, non seulement il y a beaucoup de titres, mais qu'ils ont été beaucoup réimprimés.
Alors, je les rappelle pour ceux d'entre vous qui sont moins familiers avec la franc-maçonnerie, mais les titres même vous indiqueront la nature des ouvrages, donc la réception d'un frais maçon, le secret des francs-maçons, le catéchisme des francs-maçons, l'ordre des francs-maçons trahis, les francs-maçons écrasés, le maçon démasqué, le saut rompu, la loge ouverte aux profanes, toutes petites plaquettes publiées entre 1744 et les années 1750 qui connaîtront de grands succès.