Eschatologies du corps spirituel : Porphyre et Avicenne

Pourquoi comparer la pensée de deux éminents philosophes, que deux religions, et sept siècles d’histoire séparent ? D’un côté, nous avons le néoplatonicien païen Porphyre, du IVème siècle, et de l’autre le médecin perse, de religion musulmane, XIème siècle, Avicenne, d’influence aristotélicienne.

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« Car leurs eschatologies imaginatives se rejoignent sur de nombreux points », nous-dit le chercheur Michael Chase du centre Jean Pépin / CNRS.

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Quand le Coran, Saint-Augustin et le néoplatonisme parlent d’une même voix .

La métaphysique renvoie à l’étude des principes premiers, d’ordre universel et atemporel, ces principes traversent âges, époques et civilisations.

Ainsi, quoi de plus universel que de s’interroger sur la « vision de l’au-delà » que se firent nos anciens ? Même s’ils ne disposaient pas de la même technologie que nous, ils n’en demeurent pas moins que leurs réflexions sont plus que jamais actuelles !

Michael Chase nous dépeint donc ici les nombreuses considérations qu’écrivirent Porphyre et Avicenne sur la vie avant la vie (« préexistence de l’âme avant notre venue au monde », réfutée par Avicenne), sur le trépas (souffle ultime ou l’âme se dissocie du corps physique et durant lequel un jugement se produit « une Âme lourde rejoint l’Hadès » et au contraire, « une âme légère s’envole vers l’Intelligible »).

En toile de fond se trouve la question d’une purification, posthume, possible….

Une intervention passionnante qui exposera de façon nouvelle la fonction de l’imagination (φαντασία, phantasía) présentée comme « réceptacle des formules rationnelles et facultés estimatives de toutes choses (logos) dont est porteuse l’âme et qui cherchent à se projeter au cours de l’incarnation »

Une imagination, assimilée au Pneuma, qui se trouve à mi-chemin entre le corporel et incorporel, dont le statut, médian, lui confère un rôle d’assesseur, d’intermédiation entre l’âme et le corps…

Avez-vous envie de vous plonger dans ces méditations d’une grande richesse où l’ombre des Oracles Chaldaïques, du Timée ou de Plotin sont omniprésentes ?

Une intervention filmée lors de la journée d'étude du 14 mai 2019, « L’au-delà dans l’Antiquité tardive, courants philosophiques, religieux et païens », Sorbonne, Paris. Remerciements à Andreea-Maria Lemnaru (Centre Léon Robin-LEM), Jean-Baptiste Gourinat (Centre Léon Robin-CNRS) et Michael Chase (Centre Jean Pépin-CNRS).

Extrait de la vidéo

Même si la doctrine eschatologique de Porphyre ne nous épat à cause de l'état lacunaire de notre documentation parfaitement connue dans tous ses détails, nous pouvons en restituer les grandes lignes avec un certain degré de probabilité. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que chez Porphyre le destin post-mortem de l'âme est étroitement lié au comportement éthique de l'individu pendant son séjour terrestre et cela notamment à travers l'action du corps pneumatique qui enveloppe son âme.

Or, en bon néoplatonicien, Porphyre croit fermement à la préexistence de l'âme. Donc, je passe rapidement sur les considérations préliminaires. Selon Porphyre, l'âme dans son état préincarné se trouve tout d'abord dans le lieu supracéleste, probablement à la frontière entre l'intelligible et le monde sensible. Et l'âme doit faire un double choix.

Tout d'abord, elle doit choisir le type général d'existence qu'elle va mener, c'est-à-dire un homme ou un chien. Dans un deuxième temps, cette même âme, après avoir passé par le zodiaque, va devoir faire un deuxième choix, c'est-à-dire du genre spécifique de vie qu'elle va mener. Par exemple, si l'âme a choisi d'être un chien, dans ce deuxième choix, elle doit choisir entre la possibilité d'être un chien de chasse, un chien sauvage, etc.

Donc voilà. Lorsqu'arrive le moment où l'âme doit s'incarner dans un corps, que ce soit humain ou animal, il y a deux manières d'envisager ce processus d'animation. Selon la première, et c'est ce qu'on trouve décrit dans le traité Helga Ruhm, ce processus d'entrée dans le corps d'une âme rationnelle, et donc proprement humaine, a lieu de manière instantanée. Dès le moment où un corps humain, qui lui est adapté ou propre, émerge du ventre de sa mère.

Jusqu'à ce moment-là, le foetus ne possédait qu'une âme de plante. Selon une autre perspective, cependant, dans ce processus d'animation, toujours intemporel mais cette fois envisagé comme se déroulant à travers d'un certain nombre d'étapes bien distinctes, l'âme, destinée à s'incarner dans un corps humain, doit entreprendre un voyage stellaire qui l'amènera depuis le monde supracéleste jusqu'à la Terre.

Or, une entité incorporelle comme l'âme, dans son état précosmique, ne saurait se déplacer localement, dépourvue, comme elle l'est, de toute localisation spatio-temporelle. Elle doit donc se servir d'un vaisseau, en grec Okéma, pour se transporter. Okéma, qui est envisagé comme une sorte de véhicule de l'âme, faite d'une substance quasi matérielle de pneumat, qui est constituée de manière prédominante des éléments d'air et de feu.

Or, nous avons sur cette doctrine le témoignage de Proclus, qui l'attribue aux spectateurs de Porphyre, et ça c'est le premier texte sur votre handout. D'autres militants, avec plus de modération que ces premiers, comme Porphyre, et plus de bénignité, refusent de répandre ce qu'on nomme ainsi destruction, et sur le véhicule, et sur l'âme irrationnelle, mais disent que ces deux se dissolvent et se résolvent de quelque manière dans les sphères à partir desquelles ils ont été constitués, et qui sont des mixtures, des furamata, issues des sphères célestes, et que l'âme les collige au cours de sa descente.

Ces gens-là sont, à ce qui semble, en accord avec les oracles, c'est-à-dire les oracles kalataïques, qui disent que, dans sa descente, l'âme collige les éléments du véhicule en prenant une portion de l'éther, et du soleil, et de la lune, et de tout ce qui flotte dans l'air. Donc, nous voyons d'après ce premier témoignage que la formation de l'okema apneuma est une doctrine reprise des oracles kalataïques, le fragment 61e des places, selon laquelle le véhicule de l'âme est colligé sous l'égène à partir des sphères célestes au cours de sa descente.

Selon le témoignage de Proclus, ce véhicule se forme donc à partir des furamata, des mixtures constituées à partir des sphères célestes, auxquelles l'âme va les restituer lorsque, après la mort de l'individu, elle entreprend sa remontée vers l'intelligible, à travers ces mêmes sphères, mais dans l'ordre inverse. L'un des témoignages les plus explicites sur le mécanisme de l'acquisition et de l'abandon de ce véhicule de l'âme nous est fourni par une source latine, Macrobe, qui est plus ou moins un contemporain de Proclus.

Il a vécu entre 370 et 430. Et Macrobe, dans son commentaire sur le songe de Scipéon, dépend largement, selon l'avis de la plupart des historiens de la philosophie, d'un ou de plusieurs écrits de Porphyre. Donc, Macrobe décrit la doctrine d'un groupe de platoniciens selon lesquels l'âme individuelle, initialement située dans la sphère des étoiles fixes, est saisie par un désir pour les choses célestes.

Et là, on revient à cette idée de désir plus ou moins coupable de l'âme pour le monde matériel. Alourdie et entraînée vers le bas par ce désir même, elle entreprend sa descente à travers les sept sphères en direction de la Terre. Et ça, c'est votre texte numéro 2. Elle ne se revêt-t-il point tout d'un coup, un corps debout, à partir d'un état d'incorporealité totale, mais en subissant peu à peu des pertes imperceptibles et en s'éloignant de plus en plus de son état de pureté absolu et simple.

Elle se gonfle du fait de certaines augmentations d'un corps stellaire. Dans chacune des sphères qui se trouvent au-dessous du ciel, elle se revêt d'une enveloppe éthérée, de sorte que, par l'heure intermédiaire, elle se réconcilie à la compagnie de ce vêtement d'argile, c'est-à-dire du corps, et de cette façon qu'elle passe par autant de morts qu'elle n'en traverse de sphère, parvenant à ce qui, sur la Terre, s'appelle vie.

Or, la source de Macrobe, vraisemblablement Porphyre, envisage donc cette enveloppe, cette obvolution en latin, constituée des augmentations qu'elle reçoit de chaque sphère, comme une sorte de préparation pour la réception du corps humain, fait de chair et d'os. En effet, étant donnée la doctrine néo-platonicienne de la continuité, selon laquelle la nature ne fait point de sceau, deux entités aussi différentes qu'une âme incorporelle et un corps matériel ne sauraient entrer en contact immédiat.

Il leur faut un intermédiaire, d'une nature qui est à mi-chemin entre les deux extrêmes, et c'est précisément le rôle de l'Océma Pneuma. Bien que cet Océma Pneuma soit ainsi décrit comme le siège de toutes les puissances psychiques infrarationnelles, il en vient à s'identifier au cours de l'existence terrestre de l'individu, avant tout aux facultés de l'imagination et du sens commun. Or, selon Porphyre, la faculté de l'imagination fonctionne par projection, « probole » en grec.

Selon Cnésius, par exemple, qui dépend vraisemblablement de Porphyre,

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