Aux sources du tableau de loge du 32ème grade du REAA

Dans la période actuelle, marquée par une « frénésie de l’instant », où l’omnipotence du « tout émotionnel » nous empêche bien souvent de prendre du recul et de contextualiser les informations qui nous parviennent en rafale, Dominique Jardin nous propose ici un décryptage inédit, et posé, de l’évolution d’un outil symbolique incontournable pour les francs-maçons : le tableau de loge. Il s’agit d’un « tapis », posé à même le sol, au milieu des assemblées, et sur lequel les frères* sont invités à méditer.

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Ce tableau comporte des symboles (emblèmes, animaux etc…) : autant d’outils destinés à accompagner leur évolution spirituelle. Autrement dit tenter d’effectuer cette « bascule » du spéculatif, verbal et intellectuel, à l’opératif : viser la modification de l’être, l’amélioration de l’individu. Un « processus » initiatique, selon leur terminologie, qui suit une graduation savamment orchestrée.

Le Rite Ecossais Ancien et Accepté est le rite le plus largement répandu à travers le monde… Mais son histoire est-elle pour autant aussi bien connue ?

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Etienne Morin naquit en 1717 à Cahors. Une date qui a valeur de « présage » puisqu’en effet, c’est l’année de naissance de la Franc-Maçonnerie telle qu’on la connait actuellement. Il fut négociant et franc-maçon, d’influence. En effet, ses fréquentes traversées de l’océan Atlantique, dans cette période de conflits incessants entre les couronnes britannique et française, le conduisirent bien souvent, manu militari, à Londres. Et ce qui aurait pu prendre la forme d’une case prison, devint pour lui un formidable cabinet de réflexion quant à l’élaboration du REAA….

Le 32ème grade, précède le 33ème, dernier et ultime grade du REAA.

Que l’on soit sympathisant, ou non, de la Franc-Maçonnerie, son histoire et influence méritent d’être connues de tous. Car en effet, bien souvent, ceux qui s’expriment à son sujet ne la connaissent pas.

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La communication de l’historien Dominique Jardin - dont le titre exact est « Aux sources du 32ème grade du REAA, le tableau de loge du Ralliement des Princes Sublimes, manuscrit Saint-Domingue, 1764 » - nous relate l’évolution historique de ce tableau.
Comment les emblèmes chrétiens (le tétramorphe notamment) se « militarisent » pour devenir singulièrement « maçonniques » et rencontrer la postérité que l’on connait.

Comment, aussi, en filigrane, théologie et politique se sont entrecroisées, nous sommes alors vingt années avant la Révolution Française…
Amis du poète, académicien, Jean Cocteau ne soyez pas ainsi surpris d’y croiser au détour d’un rideau qu’une main bienveillante soulèvera pour vous, un « aigle à deux têtes », portant dans ses serres une dague et un cœur…

A vos réflexions et méditations !

* nous pourrions ajouter « les sœurs », mais rappelons qu’au XVIIIème siècle, les femmes n’étaient pas encore admises. Se référer pour cela à notre table ronde intitulée « Sur la place des femmes au sein de la franc-maçonnerie ».

Enregistrement effectué lors du colloque « Etienne Morin, 1717-1771, un homme aux sources de l’Écossisme ».
Nos remerciements vont au Grand Collège des Rites Ecossais du Grand Orient de France, ainsi qu'au réalisateur Michel Robin.

Extrait de la vidéo

Le manuscrit Saint-Domingue, dit aussi manuscrit Bello, FM15 à la BNF, et ce manuscrit, je me propose d'interroger une partie de son iconographie, celle qui concerne ce qui est un véritable tableau de loge, c'est-à-dire la planche qui va présenter le camp de ce qui deviendra ultérieurement le 32e degré. Donc, je partirai pour introduire ce travail de la remarque de Pierre Mollier dans ce qu'il avait proposé dans Nouvelles Lumières sur la patente Morin.

Pierre disait, il s'interrogeait sur l'origine du royal secret et les pérégrinations de Morin et il disait, si Morin n'a pas inventé le royal secret, où aurait-il pu en avoir communication ? Peut-être à Bordeaux, mais il faut aussi rappeler que Morin passera 14 mois en terre britannique où il va se livrer à une véritable quête de connaissances maçonniques avant de débarquer à Saint-Domingue le 20 janvier 1763.

Et il disait plus loin, faute de documents, surtout du côté anglais, on ne peut guère aller plus loin. En fait, la question que je me pose et vous pose, c'est, est-ce qu'on ne peut pas se demander si l'iconographie, en l'occurrence celle-ci et puis d'autres, ne propose pas un chénon manquant, en tout cas une possibilité d'accéder à des sources qui seraient pour le coup iconographiques mais qui nous permettraient de trouver des éléments d'inspiration de ce grade, en tout cas des pages du manuscrit Saint-Domingue, en nous appuyant également sur les folios 69-70.

Donc, je vous propose d'abord une approche qui mutualise en quelque sorte les rites et les grades puisque là on ne parle pas de rites mais de grades plus exactement et donc on est en amont des rites et en plus, j'allais dire, le regard serein et distancié de l'historien autorise le fait d'aller voyager dans ce qui s'apparenterait aujourd'hui à d'autres rituels, à d'autres rites, mais je crois que ça ne pose pas un problème au niveau de l'histoire.

Je ne dévoile pas non plus aucun secret du grade, des secrets de grade contemporain dans la mesure où on ne s'intéresse qu'à ce que dit le manuscrit Saint-Domingue en allant faire quelques incursions dans d'autres rituels de la même époque. Par conséquent, je vous propose d'étudier le motif selon le plan suivant, une présentation le plus rapide possible de l'iconographie du camp avec une rapide évocation du scénario très très brève et puis l'iconographie du tableau de loge.

Ensuite, nous nous interrogerons sur les sources de l'iconographie du manuscrit Saint-Domingue en trois parties et puis enfin, j'essaierai de vous proposer quelques grilles interprétatives à partir des sources des sources, parce que bien sûr, il y a toujours les sources premières, mais on peut toujours remonter en amont des sources et c'est un questionnement qui peut se révéler intéressant en maçonnerie.

Donc, je vous montre d'abord le scénario, la structure du camp et puis nous nous aborderons l'iconographie du tableau de loge. Alors tout d'abord, nous avons ici une espèce de mise en élévation du camp à travers une estampe, une gravure du XIXe siècle, où l'on voit bien que le camp, il est fait pour obéir à ce qu'on appelle tirer l'élévation du plan et vous savez que Jean Passigny a eu l'occasion d'organiser, d'orchestrer récemment une tenue sur le 32e où il y avait une mise en scène tout à fait remarquable, un petit peu comme on peut le voir succinctement sur cette image.

Alors le manuscrit Bello, c'est une planche de 42 sur 58 centimètres et ça semblerait être une des premières occurrences de ce qui va devenir le tableau de loge où on dit aussi le motif du camp. Alors vous savez que très souvent maintenant, ce camp n'est pas présenté en tant que tableau de loge, mais d'une autre manière avec une présentation devant du plateau du responsable de l'atelier en question, mais à l'origine c'est probablement un tableau qui est posé sur le sol.

Je vous montre tout de suite la présence des petits polygones sur le manuscrit qui correspond, il n'y a qu'une page et trois lignes, donc le folio essentiellement en 69 et vous voyez en rouge d'abord un petit triangle et puis un petit pentagone et puis un petit heptagone et puis un nénéagone, chacun de ces motifs symboliques va s'emboîter dans l'autre de manière à donner la structure du camp. Donc voici des manuscrits, tous les manuscrits datent soit de l'extrême fin du XVIIIe siècle soit du tout début du XIXe siècle, là il vient de la collection Claude Gagne, on voit bien que les motifs disparaissent pratiquement, mais on voit très bien la structuration qui est nette.

Alors le scénario, c'est l'idée qu'en fait une armée puissante constituée de différents corps abrités sous des tentes, placés en nénéagone d'une part et en pentagone d'autre part, vont partir pour diligenter une expédition vers Jérusalem avec par conséquent tout un système de bannières, de pavillons et le mot pavillon va être récurrent puisqu'il s'agit d'une expédition maritime, par conséquent les gonfalons ou les autres étendards sont convertis en pavillons et les différents corps d'armée peuvent alors s'ébranler et se constituer en cortège, chacun sous la bannière de son chef en partant du cercle extérieur pour aller vers le cercle intérieur.

Alors je vous montre cette bannière de Douai qui n'est pas exactement, et on voit bien la différence d'ailleurs avec le camp du manuscrit Saint-Domingue, celui-ci paraît presque en noir et blanc et puis en doré alors que la bannière de Douai va développer énormément en espace chacun de ces pavillons et insister sur les couleurs. Mais en revanche, je vous demande d'être particulièrement attentif à la structure et à tout ce rayonnement exceptionnel de la part du manuscrit Saint-Domingue qui participe de ce qu'on a sur les sautoirs des grades blancs, c'est-à-dire le motif de la gloire, tous ces fils dorés qui vont développer un rapport à l'éternité et au phénomène de la gloire.

Donc, je reviens à cette bannière qui quand même, il faut le remarquer, respecte tous les codes héraldiques établis au Moyen-Âge et rappelés par Michel Pastoureau. Là on voit sur cette bannière également que le vent souffle dans des directions opposées à l'intérieur et à l'extérieur des polygones, ce qui est très rarement le cas. En général, le vent souffle comme c'est le cas pour les pavillons intérieurs.

Alors, vous voyez que cet héraldique va être décliné en noir et blanc dès le XVIIe siècle. Il y a eu la possibilité de le décliner et on voit très bien les motifs qui sont repris. Mais tout cela aurait pour origine effectivement le manuscrit Saint-Domingue qui s'y daterait selon les indications données par Pierre de 1764. Donc, voici d'autres éléments avec les couleurs des pavillons des différents grades, vous les voyez notamment à l'extérieur, qui correspondent et qui sont bien identifiables et qui correspondent pour le plus souvent, malgré des exceptions, au décor de la loge.

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