Les origines de la Franc-Maçonnerie spéculative

La question des origines de la Franc-Maçonnerie occupe un statut particulier dans l'imaginaire maçonnique. Préoccupés par la transmission, certains franc-maçons dictèrent des règles et établirent des lois qui façonnèrent l'histoire de l'institution qui ressort des "Constitutions d'Anderson".

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C'est ainsi que la Franc-Maçonnerie s'origina dans le Paradis Terrestre immémorial d'Adam et Eve et qu'elle fut transmise par les prophètes et les rois, accréditant la thèse selon laquelle la Grande Loge, apparue à Londres au XVIIIème siècle, n'était pas une "création" mais un "éveil", s'inscrivant dans la continuité des bâtisseurs de cathédrales. Théorie qui connut une rupture avec l'avènement de l'histoire moderne sur laquelle s'appuit, entre autre, la Franc-Maçonnerie spéculative qui tenta de "décortiquer" le mythe de la Franc-Maçonnerie opérative.
La Franc-Maçonnerie spéculative dérive-t-elle de la Franc-Maçonnerie opérative?
L'Histoire peut-elle détruire le mythe? N'a-t-elle pas plutôt le pouvoir de le restituer dans sa dimension fondatrice et son sens réel? Réponse de Roger Dachez dans cette intervention de 49 minutes.

Extrait de la vidéo

La question des origines de la franc-maçonnerie est une question qui a toujours beaucoup préoccupé les francs-maçons parce qu'ils font de l'idée de transmission quelque chose de central dans le fonctionnement même, dans la légitimité même, de l'idéologie de la franc-maçonnerie.

Ce qui fait qu'au fil des siècles, ils se sont toujours préoccupés de savoir d'où venait cette tradition qu'ils prétendaient transmettre.

Ce qui veut dire que, dès le début, la question de l'histoire des origines a un statut tout à fait particulier dans l'imaginaire maçonnique.

Et au début du XVIIIe siècle, quand la franc-maçonnerie organisée, celle qu'on connaît aujourd'hui, s'est mise en place, un des premiers soucis de ceux qui l'ont organisée, qui l'ont structurée, un de leurs premiers soucis, une de leurs premières préoccupations a été de lui trouver une origine digne, en quelque sorte, du projet qu'elle voulait développer.

Alors, on a publié en 1723 à Londres un texte qui peut être considéré comme le premier texte qui donne à la franc-maçonnerie des lois.

On appelle ce texte les Constitutions du métier ou les Constitutions d'Anderson.

Mais ce qui est intéressant pour l'historien, ce n'est précisément pas l'aspect purement réglementaire qu'il y a dans les Constitutions d'Anderson, mais le fait que, pour la première fois, on fait l'histoire de la franc-maçonnerie.

On éprouve, dès le début, le besoin de dire aux francs-maçons, voilà d'où vous venez, voilà quelle est votre origine.

Alors, naturellement, ce n'est pas un texte d'histoire comme nous en avons l'habitude depuis la fin du XIXe siècle, où l'histoire est fondée sur des documents, sur la critique des sources.

Évidemment, c'est une histoire qui est largement fabuleuse, légendaire, mythique.

Et c'est ainsi, par exemple, qu'on explique dans ce texte de 1723 que la franc-maçonnerie a été créée au paradis terrestre, que la première loge était présidée par Adam, et qu'il la tenait en compagnie de ses deux fils, qui étaient, bien sûr, Abel et Cain.

C'est dire que, a priori, la vie de cette loge n'a pas été une vie très tranquille.

Mais, plus sérieusement, ce qu'essaie de montrer le texte d'Anderson, c'est que, du paradis terrestre à Abraham, puis à Moïse, on passe à Euclide.

À un moment donné, on fait une espèce de petit passage par le Temple de Salomon à Jérusalem, parce que c'est le plus ancien, le plus brillant, le plus extraordinaire monument de l'histoire biblique.

En quelques lignes, on passe du Temple de Jérusalem, c'est-à-dire dix siècles avant notre ère, à Charles Martel, c'est-à-dire huit siècles après notre ère.

Mais, il y a un personnage qui traverse la Méditerranée et qui fait un saut de dix-huit siècles en quelques minutes.

Et on nous explique comment la maçonnerie est arrivée là, à Londres, en 1723, et qu'on vient juste de lui donner, en quelque sorte, de nouveaux règlements.

Et d'ailleurs, à cette occasion-là, c'est probablement la première imposture, une imposture qu'on peut excuser, mais en tout cas, c'est la première imposture de l'historiographie maçonnique.

Anderson explique que la grande loge qu'on vient de créer, en fait, ce n'est pas du tout une création, c'est un réveil.

La grande loge a toujours existé, elle existait pratiquement depuis le paradis terrestre, et puis, ces temps derniers, elle s'était un peu endormie.

Alors, on a décidé de la réveiller.

Cette histoire-là, qui évidemment peut nous paraître aujourd'hui extrêmement discutable et même incroyable, il ne faut pas la prendre au pied de la lettre comme un récit qui voudrait être un récit historique, au sens où nous avons l'habitude aujourd'hui de considérer un récit historique.

Elle veut dire quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus subtil.

Elle veut dire que dès que l'institution maçonnique a été organisée, a été structurée, elle a prétendu avoir une origine immémoriale.

En quelque sorte, elle a nié, l'institution maçonnique a nié, dès son origine, d'être née à un moment donné dans le temps.

Elle prétend en fait être consubstantielle à l'histoire humaine.

Alors, on a vécu sur cette idée-là, on peut dire pratiquement pendant 150 ans.

Pendant 150 ans, c'est-à-dire jusqu'à peu près vers le milieu du XIXe siècle, la plupart des francs-maçons ont pensé qu'en effet, la franc-maçonnerie avait été créée aux origines de l'humanité, qu'elle avait traversé les continents, les époques, les civilisations, les religions et qu'il y avait une continuité parfaite et une identité même parfaite entre l'histoire de la franc-maçonnerie en particulier et puis, je dirais, l'histoire de l'initiation, l'histoire des mystères, l'histoire des religions.

Et puis, le milieu du XIXe siècle, ça a été une rupture, une rupture intellectuelle, une rupture épistémologique comme disait Bachelard, c'est-à-dire que brutalement, on a vu le monde autrement.

Et ceci s'est manifesté notamment dans la création de l'histoire moderne.

Alors évidemment, il y a quelques personnages qui sont emblématiques de cette révolution-là, mais l'un de ceux qu'on désigne habituellement comme le père de l'histoire moderne, c'est-à-dire Justel de Coulanges, disait toujours « Quoi que vous affirmiez, avez-vous un document, avez-vous un texte ? » Et à partir du moment où cette exigence de rigueur, de contrôle des sources s'est imposée dans le discours historiographique, eh bien, à un moment ou à un autre, il a fini par faire irruption dans l'historiographie maçonnique.

C'est ainsi qu'à la fin du XIXe siècle, et beaucoup plus tard en France, mais d'abord en Angleterre, on a vu se constituer ce qu'on appelle encore aujourd'hui l'école authentique de l'histoire maçonnique.

Alors, qu'est-ce que c'est que l'école authentique ?

Eh bien, en fait, c'est un groupe de chercheurs, d'historiens, qui veulent raconter l'histoire de la franc-maçonnerie en utilisant les instruments et les méthodes de l'érudition classique.

C'est-à-dire, on arrête de raconter des légendes qui ne reposent sur aucun fondement documentaire, on arrête de dire que la franc-maçonnerie est née aux origines du monde, on essaie de restituer, autant qu'il est possible, l'histoire, alors on dit authentique, en tout cas, l'histoire véritable, autant que l'historien peut l'approcher.

C'est important de dire tout ça, parce que ça montre que la franc-maçonnerie, les francs-maçons, ont toujours eu un problème avec l'histoire.

Parce que l'histoire, c'est la discontinuité, l'histoire, c'est une succession d'événements contingents, alors que la franc-maçonnerie, elle, vit dans une espèce de permanence, qui est la permanence du mythe, de la légende, du récit fondateur.

Donc, les francs-maçons n'aiment pas trop l'histoire, d'une manière générale, parce qu'ils pensent que l'histoire va casser le mythe.

Et c'est une vraie difficulté.

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