Panorama historique des Franc-maçonneries en Europe
Entretien avec Alain Bernheim, historien de la Franc-Maçonnerie, qui revient sur les origines opérative et spéculative du courant initiatique, la naissance des différentes obédiences en Europe et leurs enjeux sociaux et politiques. Exposé de 44 minutes d'après le livre "Une certaine idée de la Franc-Maçonnerie ", paru chez Dervy.
abonnez-vous pour un accès à tout le catalogue !
Extrait de la vidéo
Alors, parler de l'histoire de la franc-maçonnerie sur le plan européen, sans oublier les États-Unis qui ont joué un grand rôle dans son développement, ce n'est pas une chose facile, parce que s'il est vrai qu'il y a énormément de livres qui parlent de la franc-maçonnerie, il y en a extrêmement peu qui se basent sur des documents et qui évitent de présenter les opinions des auteurs comme des faits établis.
Et si on pense par exemple à l'Angleterre, où la franc-maçonnerie, sous la forme où on la connaît aujourd'hui, c'est-à-dire sous la forme de la franc-maçonnerie des grands de l'ordre, l'Angleterre, où cette franc-maçonnerie-là est née en 1717, eh bien il y a aujourd'hui très peu de gens qui se rendent compte de ce qu'a été l'histoire maçonnique de l'Angleterre pendant le XVIIIe siècle.
A cette époque-là, les choses ne se sont pas passées exactement comme beaucoup le laissent croire aujourd'hui.
D'abord, on ne sait pas comment ça a commencé.
On ne le sait pas parce que la première relation de la création de la grande loge, elle arrive 21 ans après cette création.
C'est-à-dire que tout le monde sait qu'il y a un livre qui s'appelle « Les Constitutions d'Anderson », tout le monde sait que du vivant d'Anderson, ce livre a eu deux éditions, que la première est de 1723 et que la deuxième est de 1738, et très curieusement, l'édition de 1723, c'est-à-dire 6 ans après la création de la grande loge, ne dit pas un mot de cette création.
Et ce ne sera qu'en 1738, donc 21 ans après cette création, qu'Anderson racontera comment ça s'est passé.
Mais on peut dire, est-ce qu'on n'a pas des documents ? Oui, on a les livres de procès verbaux de cette grande loge, seulement, ils ne commencent pas du tout au moment de sa création, ils commencent, eux, 6 ans plus tard, en 1723, ce qui fait que pour les six premières années de la première grande loge, on a uniquement ce qu'Anderson racontera 21 ans plus tard.
Puis il y a un autre aspect de l'histoire maçonnique de l'Angleterre au 18e siècle que peu de gens connaissent.
Il y a eu quelque chose d'extraordinairement important qui est arrivé en Angleterre exactement au milieu du 18e siècle.
Il y a eu une deuxième grande loge qui a été créée à Londres et qui avait, avec la première, les rapports les plus mauvais qu'on puisse imaginer.
Ces deux grandes loges ne se reconnaissaient pas, ne se visitaient pas et cette querelle pour employer un mot faible, va durer jusqu'en 1813 quand elles décideront, au sein des guerres napoléoniennes, de fonder ensemble la grande loge unie d'Angleterre.
Et pourquoi est-ce qu'il y a eu une deuxième grande loge ? Eh bien, elle n'a pas été créée par des anglais.
Elle n'a pas non plus été créée, comme Gould l'a écrit, par des schismatiques, par des membres de la grande loge d'Anderson qui se seraient séparés.
Elle a été créée par des Irlandais d'un milieu modeste, alors que la première grande loge avait des scientifiques et avait, comme grand maître, des nobles, des nobles appartenant à la plus grande noblesse anglaise.
Et ces gens, qui étaient des gens très simples, considéraient que la première grande loge ne respectait pas les lentes marques.
C'est drôle, si on pense à la situation de la franc-maçonnerie aujourd'hui, où la franc-maçonnerie, sur le plan européen, est divisée entre les grandes loges reconnues par la grande loge unie d'Angleterre et ce qu'on appelle la franc-maçonnerie latine, c'est-à-dire celle qui est en France, en Belgique, représentée par le Grand Orient et la grande loge de Belgique.
Ce qui est étonnant, c'est que, pour prendre un exemple concret, un homme qui a été le premier député grand maître du duc de Montag, était un homme dont le portrait va surprendre beaucoup de gens.
Cet homme, ce n'était pas n'importe qui.
C'était Martin Fawkes, c'est-à-dire un membre de la Royal Society et qui en sera président en 1741.
Eh bien, un contemporain dépeint Martin Fawkes de la manière suivante.
Il se targue d'être le parrain de tous les saints, ne croit en rien à la vie éternelle, aux Écritures ou à la Révélation.
Il a perverti le duc de Montag, Rismond, Lord Pembroke et bien d'autres membres de la noblesse qui appréciaient son intelligence.
Cela a causé un dommage infini à la religion en général, en amenant la noblesse à jeter le masque et à aller jusqu'à se moquer ouvertement des formes extérieures de la religion en s'en désolidarisant et à amener la situation déplorable dans laquelle nous nous trouvons maintenant, avec des voleurs et des assassins, le parjure, la falsification, etc.
Si on pense qu'il n'y a pas de différence entre nous et les animaux, sauf pour la structure différente du cerveau telle qu'elle peut exister entre un homme et un autre, alors si on pense aux landmarks tels qui sont exposés aujourd'hui, c'est-à-dire les conditions pour qu'une grande love soit reconnue par la Grande Love Unie d'Angleterre, et si on pense que ce personnage d'une grande intelligence, qui avait une position éminente au sein de la première Grande Love, pouvait être dépeint de cette manière-là, on se dit que peut-être la fromisserie telle qu'elle a été créée à Londres et telle qu'elle a existé pendant tout le XVIIIe siècle, pour une bonne moitié, ne correspond pas exactement à l'idée qu'on s'en fait aujourd'hui.
Alors les landmarks, qu'est-ce que c'est ? C'est un mot qui arrive dans les Constitutions d'Andersen et c'est un mot qui est traduit en français, si on veut, par « limite ».
Ça veut dire, si ces landmarks existaient, que ce sont les limites qui délimitent, qui précisent, qui cernent ce qu'est la vraie maçonnerie, et si on s'en écarte ou si on ne les respecte pas, on tombe dans quelque chose qui ne serait plus la vraie maçonnerie.
Le problème, c'est qu'il n'y a jamais eu de landmark défini d'une manière absolue sur lesquels tout le monde soit d'accord.
Justement, à propos des landmarks, c'est-à-dire ces limites en dehors desquelles la vraie maçonnerie en principe n'existe pas, qu'est-ce qui s'est passé avant 1813 pour que ces deux grandes loges anglaises arrivent à se réunir ?
Aujourd'hui, il y a des gens qui disent que les différences entre ces deux grandes loges étaient minimes, n'avaient pas un grand intérêt.