La Franc-maçonnerie: au crépuscule de sa mission 1/2 ?
Loin des clichés habituels sur la Franc-Maçonnerie, affairistes ou complotistes, qui depuis l'époque de Vichy nous semblent être totalement dépassés, nous avons demandé à deux franc-maçons résolument engagés dans une rénovation de celle-ci : Jacques Fontaine et Jean Solis, de répondre à cette question : la Franc-Maçonnerie serait-elle au crépuscule de sa mission ?
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Le souhait de cette table ronde est d’aller au centre de nombreuses interrogations :
- D’où vient le mal qui gangrène actuellement la Franc-maçonnerie ?
- Est-elle victime, comme notre civilisation, d’une perte de repère ?
- Quelle place occupe le rituel, le mythe, le symbole dans la Franc-maçonnerie ?
- La Franc-maçonnerie avait-elle une mission, et si oui, l’a-t-elle accomplie ?
- De quel « trésor » est-elle dépositaire ?
- Dans l’histoire, de nombreuses communautés spirituelles, devenues ivres de leur richesse, n’ont pas anticipé les schismes qui allaient les frapper ou encore leur extinction: la Franc-maçonnerie est-elle arrivée à ce stade là ?


Cet état des lieux de la Franc-maçonnerie française, mis en lumière par l’exemple anglo-saxon, a le mérite d’une grande sincérité et simplicité. Il ouvre des pistes de renouveau, passant par une responsabilisation accrue des loges au détriment des obédiences, par une dissociation plus nette entre l’axe horizontal (contingences matérielles) et son axe vertical (spirituel et initiatique)...symbolisme de la croix... et sempiternelle colision entre pouvoir temporel et autorité spirituelle.


Deux volets captivants de 2 x 50 minutes, animés par Carol Perez.
Extrait de la vidéo
Pour répondre à cette question, nous avons deux intervenants, Jacques Fontaine à ma gauche, Jean Seudis à ma droite.
Jacques Fontaine, vous êtes auteur, vous êtes franc-maçon, vous avez publié récemment chez Dervis « Hergé et les initiés », mais aujourd'hui nous allons plutôt nous attarder sur les trois autres ouvrages que vous avez publiés chez Détrade, votre trilogie, à savoir « L'énigme, l'enjeu, l'essence », qui constitue la trilogie « L'espoir », qui est sous-titrée « Une réforme de la franc-maçonnerie ».
Jean Seudis, vous êtes auteur, vous êtes blogueur, et vous avez publié « Les quinze sujets qui fâchent les francs-maçons » avec Bruno Etienne, et « Religion, secte, la franc-maçonnerie comme alternative » aux éditions de La Hutte.
Et l'un et l'autre, vous vous êtes donc interrogés sur la mission de la franc-maçonnerie.
Et justement, pouvez-vous me dire quelle est la mission de la franc-maçonnerie ?
Jacques ?
La mission, Carole, de la franc-maçonnerie, elle ne peut pas être résumée d'un seul coup.
Ce qu'il faut d'abord dire, c'est ce qui nous intéresse, je crois, aujourd'hui, c'est que la mission traditionnelle de la franc-maçonnerie française, je précise bien française, je n'ai aucune prétention pour parler de la franc-maçonnerie en dehors de la France.
Cette franc-maçonnerie française, à mon sens, ne peut pas continuer comme elle existe aujourd'hui, à savoir avec une dominante sociétale, une dominante de questions dans les loges qui sont de société, ou quand elles ne sont pas de société, peut-être plus initiatique, mais initiatique avec une façon de faire qui est d'aborder les choses, les symboles, les mythes et les rites, plutôt par l'extérieur que par l'intérieur.
J'y reviendrai peut-être, Carole.
Bon, ceci, à mon sens, est maintenant dépassé, dépassé parce qu'il y a des tas de formes concurrentes à ce genre de franc-maçonnerie et parce que ça ne répond plus aux exigences de notre époque sur l'épanouissement individuel et le développement spirituel.
S'il faut parler grossièrement, voilà, je parle grossièrement.
Donc, je ne parlerai pas d'une nouvelle finalité, mais plutôt de plusieurs finalités qui découlent du noyau dur, du savoir maçonnique.
Le savoir maçonnique, c'est à la fois des rites, c'est à la fois un humanisme, c'est-à-dire un corpus de valeurs, et ce savoir maçonnique vise essentiellement, à mon sens, c'est du moins ce qui émerge après que l'on ait fait un audit stratégique de la franc-maçonnerie en France, vise essentiellement le développement spirituel.
Voilà, le développement spirituel, c'est-à-dire l'accomplissement de l'être et que toutes les autres formes, à savoir aujourd'hui, je veux peut-être sévère en début d'échange, mais toutes les autres formes me paraissent aujourd'hui soit totalement dépassées, soit en voie de dépassement.
Donc, pour répondre à votre question, Carole, c'est développement spirituel qui me paraît être une évolution saine, non seulement saine, parce que ça, c'est un jugement, mais en plus attendue après analyse.
C'est ce qui restera, me semble-t-il, de la franc-maçonnerie quand tout le reste sera dégagé.
Merci, Jacques. Jean ?
Oui, alors, développement spirituel, moi, je trouve ça très intéressant, mais j'aurais même pas peur de dire développement personnel, dans l'acception qu'on donne avec ce que ça peut comporter d'un petit peu risqué, d'ailleurs, par assimilation avec d'autres approches, on va dire, des choses de l'esprit.
Développement personnel, moi, je n'hésiterais pas à le dire, parce que ce qui, à mon sens, typifie de façon vraiment très nette la franc-maçonnerie par rapport à toute autre forme de société de sens, c'est ce que contient le rituel, ce que moi, j'appelle, suite aux modèles anthropologiques de Bruno Etienne, ce que j'appelle le ritem.
C'est précisément là l'originalité de la maçonnerie, c'est-à-dire c'est l'ensemble, le conglomérat ou l'empilement, si l'on veut, des cérémonies et des rituels qui ne ressemblent qu'à elles-mêmes et qui sont véritablement propres à cette organisation.
Le développement personnel va utiliser les ressorts du rituel à des fins pratiques, parce que je crois qu'aujourd'hui, si on ne cherche pas à obtenir un résultat concret, je ne suis pourtant pas nécessairement un obsédé de la doctrine du résultat, mais si on ne cherche pas une amélioration, un progrès concret sous un aspect ou un autre de sa vie, si on va simplement le soir en loge ou en chapitre pour, comme on dit vulgairement, se masturber l'esprit et en sortir content parce que ah, bah dis-donc, on s'est bien foutu sur la gueule ce soir, ta planche, ceci, machin, ça n'a, pour moi, pas vraiment d'intérêt.
En revanche, j'essaierai de me mettre un petit peu au-dessus des définitions de la franc-maçonnerie qui ressortent trop facilement du réglage, parce que ça la situe mal au milieu des autres sociétés de sens.
Je veux dire, par là, elle a pour particularité aussi d'utiliser l'ésotérisme comme langage.
Et l'ésotérisme, dans une société, quelle qu'elle soit, n'est pas un langage en soi, n'est pas un langage en marge, il correspond à un besoin qui est le pendant d'un autre langage qui est l'ésotérisme.
Et l'un et l'autre servent, en réalité, à véhiculer la même chose.
C'est-à-dire que nous sommes dans une société, une civilisation, moi, j'aime bien le terme civilisation, même s'il y a de grosses polémiques d'historiens, d'anthropologues, sur ce que ça peut comporter, selon certaines mauvaises lectures, mais j'aime bien dire nous sommes dans une civilisation qu'on va vaguement définir comme étant judéo-christiano-occidentale mondialisée.
C'est-à-dire cette espèce de paradigme qui rassemble une culture qui est centrée autour de valeurs judéo-chrétiennes déclinantes et autour de valeurs d'argent et de matérialisme décadents.
Cette société, elle est parfaitement identifiée, même si ça nécessite beaucoup de mots, on la voit très bien comme telle.
Et elle s'appuie sur un mythe fondateur, ce que moi, j'appelle le mythème.
Ce mythe fondateur, c'est l'ensemble des textes sacrés et des croyances qui ont fait que cette société s'est construite comme ça, et politiquement, et moralement, et même esthétiquement.
Et par rapport à ça, toute civilisation, si on regarde dans l'histoire, je suis obligé de faire des raccourcis, mais toute civilisation tient le coup, si j'ose m'exprimer ainsi, tant qu'elle est capable de continuer à raconter son mythe.
Donc, il faut qu'il y ait, au sein d'une civilisation, un vecteur pour le mythe.
Et il y en a toujours eu, en fait, deux.
Il y a toujours eu le vecteur exotérique, c'est-à-dire le mythe raconté par la religion.
Et il y a le vecteur ésotérique, c'est-à-dire le mythe raconté par une contre-culture.